ROBERT LE VIGAN, LA VIGUE COMME DISAIT CÉLINE
ROBERT LE VIGAN 1900 - 1972
Comédien Français
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Comédien maudit ou pas, il fut un grand acteur. Débarrassons-nous d'abord de tout le contexte politico-collaborateur qui a encrassé l'image de l'interprète de "Golgotha" et de "Quai des Brumes". Oui, Le Vigan, dans le sillage de son ami Céline a exhalé son antisémitisme et ses positions pro-allemandes au micro de Radio-Paris où, pendant l'Occupation, il participait aux émissions dites du "Service Dieudonné". Qu'étaient-elles ? Pascal Ory nous renseigne à cet égard : "Le Service Dieudonné" englobera à son apogée la série "Les Juifs contre la France" où l'on va encourager la délation et signaler par exemple, les appartements laissés "libres" par les Israélites en fuite, aussi bien que l'émission-revue "Au rythme du temps", où une équipe mixte de comédiens (M. Rémy et Le Vigan) et de journalistes (Jacques Dyssord, Léon Michel) traduisant l'actualité en saynètes et couplets, mêle intimement endoctrinement et variétés en un laïus destiné à empêcher que l'auditeur, à l'annonce de la séquence politique, ne tourne le bouton". Pierre Audiat confirme que "Au rythme du temps" consistait dans une revue, genre montmartrois, dont les sketches et les couplets ne manquaient ni de mordant, ni de verve. Elle se laissait écouter et amusait sans convaincre.
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Que Le Vigan ait retrouvé avec plaisir le temps de sa jeunesse où, en compagnie de "l'Israélite" Marcel Dalio, il jouait à la fin de la Grande Guerre des revues d'actualité au Théâtre Impérial, d'abord, au Moulin de la Chanson ensuite, on n'en peut douter. Qu'il n'ait pas mesuré la portée de ses prestations, sans doute, et, qu'à la Libération, pris de panique, il se soit retrouvé en Allemagne à la remorque des nazis, ceci découle de cela. Le Vigan a été jugé et condamné; sa lourde peine de dix ans de travaux forcés à été commuée, il s'est expatrié en Espagne, puis en Argentine où il s'est fixé définitivement, vivant de cours de grec et de français qu'il donnait çà et là, ensuite du métier de chauffeur de taxi. Pas oublié pourtant : son émouvante correspondance avec André Bernard en fait foi. Mais déçu, aigri, malade, se refusant à rentrer en France, et finissant par mourir loin de son pays et de son passé, peu de temps après Pierre Brasseur, soit le 12 octobre 1972 à l'âge de 72 ans à Tandil en Argentine. Robert Le Vigan avait consacré quelques écrits nostalgiques dans une lettre, après le décès de Brasseur : "Brasseur n'est plus...la génération disparait, c'est normal...Je le connaissais depuis 1920-1921, compagnon de jeunesse pauvre, réunis tous les soirs après le spectacle dans une brasserie de Montmartre..."
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Robert Le Vigan est né le 7 janvier 1900 à Paris 18e, de son vrai nom Robert Coquillaud. Après avoir débuté au Conservatoire, puis théâtre chez Gaston Baty, puis à la Comédie des Champs-Elysées. C'était le temps du théâtre, des pièces de François de Curel et de Bernard Shaw, des tournées avec Le Misanthrope ou George Dandin, dans l'attente de Louis Jouvet et de la Comédie des Champs-Elysées. L'infatigable Colette le repère lors de la première de "Petrus" de Marcel Achard où il dessine un personnage de mauvais et de méchant garçon qu'il affinera tout au long de son parcours cinématographique : "Le Vigan, mauve et rose, beige presque blanc, cosmétiqué, arbore toutes les suaves couleurs qui conviennent au vilain Emile. Un rôle aussi traditionnel exigeait un interprète qui ne chût pas dans toutes les traditions. Sec et fin, distant comme sont les derniers défenseurs de la corporation oisive, Le Vigan a évité presque toutes les ornières." C'est déjà le portrait de l'interprète de Fernand l'Américain dans "Dédé la Musique" qu'il tourne en 1940 sous la direction d'André Berthomieu.
Le Vigan s'est affligé que sa carrière à l'écran ait été infléchie par Julien Duvivier qui, l'ayant applaudi à une représentation du "Donogoo" de Jules Romain dans un rôle sympathique, lui offrit pour sa première apparition dans "Les Cinq Gentlemen maudits" (1931) un personnage peu recommandable. Quoi qu'il en soit, Duvivier emploie avec efficacité Le Vigan qui s'explique sur cette collaboration "...Duvivier voulait bien se dire très sûr de la qualité de mon travail... ce qui signifiait qu'il était satisfait de ma docilité pour le satisfaire en ses chemins battus et connus. Nous étions pourtant rarement du même avis... Son style était gourmé, appliqué, prudent, solide, rarement artiste... Mais c'était un ensemblier remarquable, un régisseur de génie, une assurance pour les producteurs qui tremblent toujours à l'idée du dépassement du devis (...). Je lui dois une part importante de ma réputation artistique et je lui en suis toujours très amicalement reconnaissant."
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On le retrouve en effet - en plus du film déjà cité dans "Le Petit Roi" (1933), "Maria Chapdelaine" (1934), "La Bandera" (1935), "Golgotha" (1935), "La Charrette fantôme" (1939) et "Untel père et fils" (1940). Le Vigan triomphe particulièrement dans la sordide histoire de Légion étrangère qu'est "La Bandera" où il campe avec une sournoiserie diabolique le mouchard attaché à la perte de Jean Gabin. Unique survivant de la compagnie, il répond à la fin, tendu comme un arc, à l'appel des morts. Rôle d'une frémissante frénésie, joué avec cette alternative de répliques doucereuses et d'éclats véhéments qui constituent l'image de marque de l'acteur. Il donnera une version édulcorée du personnage légionnaire faux-jeton dans "Un de la Légion" (1936) de Christian-Jaque.
Acteur "habité", sans aucun doute, qui, l'œil perdu, suit au-dedans de lui même le chemin des ses hallucinations, qui médite et couve ses fureurs, et, ravageurs, les fait soudain exploser. Acteur qui compose ses rôles avec un dérèglement nerveux dont il tire ses effets. Madeleine Renaud n'a-t-elle pas déclaré qu'il était continuellement en proie à des frayeurs paniques et, qu'invité chez elle, il ne se couchait jamais sans avoir installé sur son lit une bicyclette et une hache qui lui, permettraient, le cas échéant, de se défendre et de prendre la fuite. Fallait-il en rire ou s'en effrayer ?
L'aboutissement de ses réflexions et de son travail à propos de Jésus de "Golgotha" est confondant et révélateur. Le Christ n'est plus que tristesse, langueur, angoisse, douces lamentations. Il appelle la flagellation, la couronne d'épines, les crachats, le chemin du calvaire, la crucifixion. Extatique, il meurt gorgé d'amertume. L'artiste, observé par des témoins, sentait pendant le tournage perler la sueur d'agonie de son divin modèle, planait, dérivait vers l'obsession. Ce style d'interprétation à la limite de l'hypnose communique au spectateur le vertige qui fait chanceler l'interprète. C'est celui du matelot vindicatif des "Mutinés de l'Elseneur"(1936) de Pierre Chenal, du cousin maître chanteur du "Dernier tournant" (1939) de Pierre Chenal, de l'instituteur névrosé de "L'Assassinat du Père-Noël" (1941) de Christian-Jaque. C'est avant tout le style de Goupi Tonkin. Pour son dernier grand rôle "Goupi Mains Rouges" (1942) de Jacques Becker, il introduit, dans le clan des avares et des violents, la cruauté et la dérision avec, par bouffées suffocantes, les relents d'une vie gâtée par le mirage colonial.
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Et puis reste l'acteur qui, dans "Les Bas-fonds" (1936) de Jean Renoir, déclame du Shakespeare, le réalisateur s'en souviendra plus tard : "Pour lui, il ne s'agissait pas de faire vrai, il s'agissait de faire poétique. Et la poésie l'amenait à la vérité car (...) il n'existe pas de patient génie capable de recomposer les nuances de la couleur d'un nez d'ivrogne ou la pâleur de la jeune fiancée sur le point de se donner. Le Vigan n'était pas un acteur, c'était un poète." Et Le Vigan retourne l'hommage quand il affirme : "Au cinéma je n'ai pas eu de vrai plaisir professionnel qu'une fois avec Jean Renoir et "Les Bas-fonds."
Demeurent cependant et sautent la mémoire l'apparition fulgurante du faux monnayeur qui joue les passe-muraille dans "Les Disparus de Saint-Agil" (1938) de Christian-Jaque, le chevalier Papiano, acéré comme une dague, fourbissant sa fourberie dans "L'Homme de nulle part" (1936) de Pierre Chenal, l'implacable Lheureux, usurier de "Madame Bovary" (1933) de Jean Renoir et Michel Kramer, le peintre sans espoir de "Quai des Brumes" (1938) de Marcel Carné, qui se fond dans l'ombre et s'engloutit dans les vagues. Il aborde le comique pour le plaisir de persifler. Il s'ébroue alors dans l'imbécilité suffisante du brigadier de gendarmerie "Regain" (1937) de Marcel Pagnol, dans la suavité zézayant du cardinal de Mazarin "Jérôme Perreau" (1935) d'Abel Gance, prélat d'opérette qui tire les ficelles de l'Histoire de France en caressant ses chats. Regard luisant à peine voilé par une seconde de méfiance. Et que dire du gouverneur-président de "Ernest le Rebelle" (1938) de Christian-Jaque, installé à mi-distance du père Ubu des Jarry et du Dictateur de Chaplin. Baudruche vociférante que l'artiste abandonne aux portes de l'insupportable et qui métamorphose le futur thuriféraire du national-socialisme en dénonciateur des excès totalitaires.
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Comme un couperet, le rideau de la dernière séance est tombé sur Le Vigan. Comptons pour peu de choses ses apparitions courtes et espacées dans quelques productions espagnoles et argentines. La Vigue, comme l'appelait son copain Céline, s'évertue, loin de tout, à oublier la France, Paris, Montmartre, les studios d'autrefois. Son nom continue pourtant de briller sur les génériques des cinémathèques. Mieux, un fantôme hante les salles : celui du sombre Jéricho, de ce fripier qui emmêle les fils des "Enfants du Paradis" (1943-1945) de Marcel Carné. Le souffle et le courage manquèrent à Le Vigan pour le faire vivre jusqu'au bout. N'empêche qu'une photo a fixé l'instant et que cette image rôde dans les salles, y chuchote ses imperceptibles litanies et s'escamote, le temps que brille l'éclair des yeux.
Extraits de "Noir & Blanc" de Raymond Chirat et Olivier Barrot
*Affiches-ciné * Cinéma français * Cinetom
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