GEORGES MÉLIÈS, L'ENCHANTEUR DU CINÉMA
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GEORGES MÉLIÈS 1861 - 1938
Inventeur du Cinéma Fantastique
Réalisateur, Illusionniste Français
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A l'origine du cinéma, on trouve ceux pour qui il s'agissait d'une invention technique, et ce sont les frères Lumière; on trouve ceux pour qui ce fut tout de suite une nouvelle industrie, et ce sont Pathé et Gaumont. Il fallait bien qu'on trouve aussi celui pour qui ce serait un spectacle, un spectacle qui deviendrait bientôt un art, et ce fut George Méliès. On n'insistera jamais assez sur l'importance historique de ce petit Français à barbiche de la Belle Epoque, grâce à qui l'histoire du "septième art" put vraiment commencer, et qui dans l'esprit de tout cinéphile d'aujourd'hui occupe logiquement la première niche de la chapelle imaginaire où est célébré le culte des images en mouvement. Pour mériter d'occuper cette place privilégiée, Georges Méliès dut parcourir le plus imprévu et le plus fantaisiste des itinéraires.
Sa vie aurait dû normalement être consacrée à l'industrie de la chaussure, comme celle de la riche famille parisienne et bourgeoise où il vit le jour le 18 décembre 1861 à Paris. Méliès n'était pas comme les frères Lumière, de formation scientifique. Fils de commerçant, ayant eu une éducation un peu bohème, caricaturiste à ses heures, il ne rêvait que d'illusion, de prestidigitation, de magie. Admirateur de Robert Houdin, il rachète à sa veuve son théâtre, en 1888 et y donne pendant plusieurs années des représentations pleines de fantaisie. Contrairement à ses autres rivaux, Georges Méliès n'avait pas la vocation. Riche de dons, surtout pour le dessin (qu'il étudia un temps auprès de Gustave Moreau), amateur de poésie (il connut Verlaine et Moréas et se lia avec Huysmans), c'est en Angleterre, où sa famille avait envoyé le jeune homme pour lui fixer les idées, qu'il rencontra sa vocation véritable : la prestidigitation.
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De retour en France, après avoir été initié à cet art par l'Anglais David Devant, il commença par le pratiquer en amateur, dans les salons parisiens, vers 1885, tout en se livrant à diverses activités fantaisistes, mais en gardant encore un pied... dans la chaussure. La rupture définitive n'est accomplie qu'en 1888 : le père Méliès partage ses biens entre ses fils, et Georges, qui entre-temps, à déjà fait un riche mariage, reçoit la somme considérable de 500 000 franc-or. Il en profite aussitôt pour acheter comme indiqué ci-dessus, le théâtre Robert-Houdin, temple de la magie, de l'escamotage, de l'illusion et des spectacles d'automates situé boulevard des Italiens, non loin d'un certain Grand Café où la naissance du cinéma se fera...En 1889, année de l'Exposition universelle qui attire beaucoup de foule à Paris, le théâtre fait de brillantes affaires, et les spectacles de Méliès rencontrent le succès. En même temps celui-ci donne des caricatures politiques au journal "La Griffe" que dirige un de ses cousins et qui fait campagne contre le général Boulanger. On y trouve un coup de crayon original et sûr, le même qui fera de Méliès le premier (et un des singuliers) décorateur de cinéma.
En attendant, à côté de la magie, dont il approfondit les trucs, il se passionne pour certaines inventions nouvelles, comme le Théâtre Optique d'Emile Reynaud qui passe au musée Grévin, à deux pas du théâtre Robert-Houdin. Puis sa vedette féminine, Jehanne d'Alcy, qui sera la seconde madame Méliès et aussi la première star de cinéma, après un voyage à Londres, lui parle beaucoup d'un certain R. William Paul, qui fait des recherches sur l'image animée. La même année 1894, Méliès fait la connaissance du photographe Clément Maurice et celle d'Antoine Lumière, qui à deux fils dont les préoccupations sont les mêmes. Les deux nouveaux amis de Méliès ouvrent un atelier de photographie en avril 1895, et au-dessus du théâtre Robert-Houdin. Ce sont eux qui organisent la séance historique de décembre 1895, au Grand Café, dans le fameux Salon indien, déniché par Clément Maurice. Antoine Lumière y avait naturellement entraîné Georges Méliès, et celui-ci fut immédiatement conquis. D'où la scène célèbre et si souvent racontée, de Méliès proposant aussitôt d'acheter l'invention nouvelle et s'attirant la réponse, également historique, d'Antoine Lumière : "Non, cette invention n'est pas à vendre et d'ailleurs, mon cher ami, vous pouvez m'en remercier, car pour vous, elle serait la ruine. Elle peut-être exploitée quelque temps comme une curiosité scientifique, mais en dehors de cela, elle n'a aucun avenir commercial."
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Méliès n'était pas homme à se décourager pour autant. En janvier 1896, il part pour Londres avec Jehanne D'Alcy, rencontre R.W. Paul et, pour 1000 francs lui achète son "animato graphe" avec quelques films de lui et d'autres réalisés par Edison pour le Kinétoscope. En avril 1896, les projections commencent au théâtre Robert-Houdin. Puis, aidé de Lucien Reulos et de l'ingénieur Korsten, Méliès fabrique un appareil de prise de vues qu'il baptise Kinetograph et le 10 juin 1896 à Montreuil, dans la propriété familial, il tourne son premier film, long de 17 mètres : "La Partie de cartes". De nombreux autres vont suivre tout au long de l'été de 1896. En octobre, Méliès s'attaque au long métrage (60 mètres !) avec "Le Manoir du diable", son premier film à scénario, dans lequel, aux côtés de Jehanne D'Alcy, il incarne le diable, rôle qu'il reprendra bien souvent, notamment dans plusieurs "Faust", entre 1898 et 1903.
Méliès est maintenant bien pris par le cinéma, et ne va plus le lâcher de longtemps. Le 22 mars 1897, il inaugure son fameux studio vitré de Montreuil, et, à partir de septembre de la même année, les soirées du théâtre Robert-Houdin sont entièrement consacrées au cinéma, les spectacles de prestidigitation étant réservés aux matinées pour enfants. Il est alors en concurrence avec Lumière (déjà cinq salles équipées à Paris) et quelques autres, et c'est l'époque où il refuse les millions que Grivolas ira proposer à Pathé, avec les conséquences que l'on sait...
Pour l'heure, c'est l'euphorie et Méliès est tout au plaisir de découvrir les possibilités de son instrument, riches en trucages de toutes sortes comme dans "Les Quatre Têtes embarrassantes" (1898), où, grâce à l'utilisation des fonds noirs, il montre un magicien aux prises avec plusieurs têtes de rechange indociles. S'y joignent parfois d'autres soucis plus graves, qui conduisent Méliès à filmer "L'Affaire Dreyfus" (1899), en une dizaine d'épisodes de une ou deux minutes chacun; naguère antiboulangiste, voici Méliès dreyfusard, et il utilise le cinéma au service de ses convictions. Car ce magicien aime aussi filmer l'actualité, ou plutôt la reconstituer, filmant en studio l'épave du cuirassé "Maine", à travers un aquarium où nagent des poissons rouges... Il a beau faire, Méliès ne sera jamais un cinéaste du réel.
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Aussi retourne-t-il sans tarder à la féerie avec "Cendrillon" (1899), un film de six minutes (120 mètres) avec surimpressions, fondus enchaînés et arrêts de caméra. La fée bienfaisante est jouée par une jeune actrice, Bleuette Bernon, qui va devenir la nouvelle égérie de Méliès et paraîtra dans beaucoup de ses prochains films. Il y en aura bien d'autres, plus ou moins épisodiques comme la belle Jeanne Granier, qui triomphe dans les pièces de Maurice Donnay, un des rois du Boulevard...Car nous sommes en 1900, année de l'Exposition; le cinéma y est très présent avec tous ses pionniers, Clément Maurice, Grimoin-Sanson, Lumière, Baron, Pathé et Méliès qui filme les principales attractions. La même année, il filme aussi une "Jeanne d'Arc" de treize minutes, son premier film qui dépasse 200 mètres, suivi en 1901 d'une "Barbe-Bleue" de 210 mètres.
Méliès est roi, Méliès triomphe, et les autres, Zecca en tête, ne font que l'imiter et pasticher ses films, de "Cendrillon" au "Voyage dans la lune" (1902), où rayonne, en Phoebe, la jolie Bluette Bernon. Le succès de ce dernier film et le piratage qui en résulta furent tels qu'ils incitèrent Méliès à envoyer son frère Gaston aux Etats-Unis pour y assurer la protection de ses intérêts. Ce dernier ouvre un bureau à New York, et c'est le début d'un nouveau chapitre pour la Star Film, la compagnie de Méliès à l'emblème en forme d'étoile. 1902-1903, c'est ce que dans sa remarquable biographie "Méliès l'enchanteur" Madeleine Malthète-Méliès (la petite fille de Georges) appelle "les années triomphantes". Les chefs-d'œuvre se succèdent, comme "Le Mélomane" (1903), courte bande de deux minutes et demie, mais peut-être le plus célèbre film à trucages de l'auteur, avec de multiples expositions sur fond noir et des repérages d'une précision stupéfiante, ou "Le Royaume des fées", film de 320 mètres (soit seize minutes et demie!), une des plus belles féeries de Méliès. L'année 1904 est également brillante et se termine en apothéose par encore une grande réussite, "Voyage à travers l'impossible", un film de vingt minutes, un des plus longs de Méliès, qui joue lui-même, avec beaucoup de fantaisie, le professeur Mabouloff.
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"Le Voyage dans la lune", trente tableaux, trois mois de tournage, une figuration importante, un coût de production de dix mille francs, une longueur inaccoutumée, cette œuvre de Méliès, du seul point de vue des moyens mis en œuvre, fut la première production importante de l'histoire du cinéma. Mais son caractère exceptionnel ne s'arrête pas là. La fantaisie de Méliès, son humour, son sens du décor, son talent exceptionnel dans le maniement des trucs font de ce film une réussite dans le domaine de la fiction cinématographique et ont été à l'origine de son grand succès public (malgré le peu d'empressement initial des forains à qui Méliès l'avait proposé).
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En 1902, cinq ans à peine après ses débuts dans le cinéma, Georges Méliès réalisait "Le Voyage dans la Lune", son film le plus ambitieux. Cette œuvre est un merveilleux condensé de son art, ici à son sommet et qui ne devait plus guère évoluer jusqu'en 1913, année il dût mettre fin à ses activités de réalisateur. Déjà, en 1898, dans "La Lune à un mètre" courte bande de trois minutes inspirée d'une de ses propres fantaisies scéniques montée en 1891 au théâtre Robert-Houdin, Méliès avait entraîné le public dans la Lune. Pourtant, comme il le déclara lui-même en 1930, l'idée du "Voyage dans la Lune" lui a été donnée par le livre de Jules Verne "De la Terre à la Lune". Comme la plupart des films de Méliès, "Le Voyage dans la Lune" fut tourné en lumière naturelle dans son studio aux larges baies vitrées.
Pourtant, sans encore s'en rendre compte, Méliès est à un tournant. Non seulement le public du théâtre Robert-Houdin va se raréfier, mais Méliès ralentit sa production : vingt titres en 1907. Or, justement le cinéma est en train de changer, de s'industrialiser. Aux Etats-Unis, Edison impose sa loi à ses concurrents, sous la forme, en 1908, de la signature d'un accord draconien, auquel Gaston Méliès est tout heureux de pouvoir souscrire. Les premiers résultats sont d'ailleurs fructueux mais Georges est maintenant astreint, par l'accord à fournir 300 mètres de film par semaine.
A côté du problème de quantité va vite se poser celui de la qualité : Gaston invoque le goût du public américain pour réclamer des films de cow-boys au lieu des traditionnelles féeries. Il fonde une filiale américaine de la Star Film, qui aura bientôt sa propre production, conforme à ces nouveaux canons (le frère de John Ford, Francis, y fera ses débuts). Bientôt, les films de Georges Méliès vont cesser d'être importés aux Etats-Unis...Or, en février 1909, a eu lieu à Paris le Congrès des éditeurs de films qui a substitué complètement le système de la location des films à celui de la vente qui prévalait auparavant. Du coup, Méliès, sans s'en être rendu compte, ne tarda pas à être dépossédé de sa fidèle clientèle de forains, et n'en gagna aucune autre en échange. Les industriels, comme Pathé ou Gaumont, seront les grands bénéficiaires de l'opération. Mais sans doute le développement du cinéma était-il à ce prix et Georges Méliès, à cette date, est-il déjà un homme dépassé par une évolution trop rapide.
Après une dizaine de films en 1909, la production s'arrête, Méliès licencie son personnel, le silence tombe sur le bruyant studio de Montreuil. Ayant rangé ses décors, le pionnier solitaire retourne au théâtre Robert-Houdin et y remonte de grands spectacles. L'aventure de la Star Film est terminée. En 1911, Grivolas, resté amical, insiste pour que Georges Méliès tourne pour Pathé, son associé. A contrecœur, il accepte et réalise deux films devant lesquels, suprême humiliation, Zecca grand patron de la production, fait la fine bouche, et Pathé aussi. Cependant, comme il n'arrive plus de chèques d'Amérique, Méliès continue, grâce à l'appui de Pathé, qui le soutient contre Zecca.
En 1912, pour se conformer aux exigences nouvelles, il réalise son film le plus long, "A la conquête du Pôle" (près de trente-cinq minutes), qui est également un de ses chefs-d'œuvre. C'est un nouvel échec, une œuvre qui paraît anachronique alors que triomphe un film de deux heures, comme la superproduction de Guazzoni, "Quo Vadis ?" (1913). Le même sort est réservé au "Chevalier des neiges" (1912), réminiscence des féeries d'antan, où pour la dernière fois Méliès incarne son rôle favori, celui du diable, et à une nouvelle "Cendrillon" (1912), film de trente-deux minutes, joliment réalisé, mais mutilé par Zecca qui impose des coupures et refait le montage. Après cela, Méliès se désintéresse du "Voyage de la famille Bourrichon" (1912) qu'il ne réalise pas lui-même et que Pathé ne mettra même pas en distribution.
Au début de 1913, Méliès en a fini avec le cinéma, et son rôle de pionnier s'achève de cette façon injuste et mélancolique et en même temps inévitable. Son rôle était terminé alors qu'allaient triompher Louis Feuillade, puis David Wark Griffith et Abel Gance. En mai 1913, sa femme mourait et en 1914 sa ruine allait être consommée. Au moment où les affaires de Georges Méliès avaient commencé d'aller mal, celles de Gaston avaient pris un tour dramatique. Après s'être installé en Californie, près de Los Angeles, ce dernier avait entrepris en 1912-1913 une grande expédition cinématographique en Polynésie et au Japon, qui s'était soldée par un désastre (mauvais temps, tournages retardés, négatifs perdus, etc.). Il était rentré en France, très abattu, pour y mourir en 1915, sans avoir revu Georges Méliès qui lui en avait beaucoup voulu. Quant à l'affaire américaine, elle avait été liquidée par le fils de Gaston, dans des conditions peu avantageuses, dont la Vita graph sut tirer profit.
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Pendant la Grande Guerre, tandis que le théâtre Robert-Houdin périclitait doucement, Méliès entreprit de transformer en théâtre ses installations de Montreuil. L'expérience dura, tant bien que mal, jusqu'en 1923 où elle se termina par une vente aux enchères après saisie. La suite est bien connue : en 1929, de jeunes cinéphiles enthousiastes, pour qui l'œuvre de Méliès appartient à une histoire très ancienne, découvrent le vieux cinéaste toujours vivant; avec sa femme (l'ancienne Jehanne d'Alcy), il vend des bonbons et des jouets à la gare Montparnasse. Un "Gala Méliès" est organisé salle Pleyel, par Paul Gilson et J-P. Mauclaire, créateur du Studio 28, qui a retrouvé par hasard quelques vieux films de Méliès : "Le Locataire diabolique" (1909), "Le Voyage dans la Lune", "A la conquête du Pôle"... La soirée est un triomphe, et Abel Gance déclare à Méliès que sa technique n'a été surpassée par personne. Un an après, c'est René Clair qui organise à son tour une soirée d'hommage, salle d'Iéna. Puis en 1932, Méliès s'installe au château d'Orly, maison de retraite de la Mutuelle du cinéma. Entre-temps, on lui avait même remis la Légion d'honneur.
Ses dernières années furent adoucies par l'intérêt que lui témoignaient de nombreux jeunes admirateurs, qui ne se lassaient pas de l'interroger sur les débuts du cinéma et par les nombreuses visites qu'il recevait de ceux-ci, célèbres ou obscurs : René Clair; Robert Brasillach (qui le transpose dans son roman "Comme le temps passe", en 1937), Henri Langlois, Georges Franju, Paul Gilson, Iris Barry, Hans Richter, etc. Le 21 janvier 1938, Georges Méliès s'éteignit doucement à l'hôpital Leopold-Bellan à Paris. A son enterrement, il n'y eut guère de monde : quelques prestidigitateurs, René Clair et son frère Henri Chomette, Cavalcanti, Henri Jeanson, une dizaine d'autres, mais pas un officiel. Quant à Jehanne d'Alcy, star ignorée et veuve discrète elle survécut jusqu'en 1956, où elle disparut à l'âge de 91 ans.
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Grâce à l'activité des descendants de Georges Méliès, beaucoup de ses films ont été retrouvés. Dans son "Essai de reconstitution du catalogue français de la Star Film", publié par le Centre national du cinéma, Jacques Malthète estime que ce catalogue devait comporter 503 titres, à deux ou trois près (il peut y avoir encore quelques titres inconnus chez des collectionneurs privés). Sur ce nombre, 140 environ seraient aujourd'hui sauvés, ce qui est à la fois important et insuffisant. Mais, finalement, Méliès se trouve de la sorte mieux traité que beaucoup de ses contemporains. Si une œuvre de 500 titres paraît énorme (surtout réalisée en seize ans), il ne faut pas oublier que beaucoup de films sont très courts : une ou deux minutes. Rares sont les films de plus de dix minutes, et l'œuvre la plus longue n'en fait pas quarante. Le génie de Méliès n'avait pas besoin de longueurs pour s'exprimer. Il n'avait pas besoin non plus du concours de vedettes. S'il utilise André Deed - dans "Dislocation mystérieuse" (1901) - c'est avant sa notoriété, et quand exceptionnellement il rassemble une affiche brillante (Galipaux, Fragson, Little Tich) dans "Le Raid Paris-Monte-Carlo en deux heures" (1905), ce n'est pas ainsi qu'il obtient les meilleurs résultats. Il est bien mieux servi par lui-même, Jehanne d'Alcy et Bleuette Bernon. C'est livré à lui-même que Méliès est le meilleur, évoluant sans contrainte dans son univers de poésie et de fantaisie. Les sources de cet univers sont multiples, et Méliès doit beaucoup à son temps. Il y a en lui du boulevardier et de l'habitué du Chat noir, voir du Moulin-Rouge, mais il y a aussi de l'admirateur de Jarry et du lecteur de Verlaine. Tout cela fait un curieux cocktail 1900, un pied dans la tradition bien parisienne, un autre dans l'esprit moderne. On comprend que des hommes comme Clair ou Cocteau l'aient tant admiré, car eux-mêmes sont dans le même cas, héritiers à la fois de Jules Verne, d'Apollinaire, de Rostand et du Douanier Rousseau.
Par-dessus tout, ce qui l'emporte dans son œuvre bigarrée c'est l'impression de poésie : "Les hommes marchent au plafond, les mauvais anges jaillissent des horloges, l'Aurore et la Grande Ourse luttent à la nage, un parapluie planté en terre de Lune devient un champignon géant. Saturne sort de son anneau et dix femmes surgissent de l'ombrelle d'un jongleur. L'initiateur du cinéma ne fut pas seulement un prestidigitateur de génie, mais encore le premier poète de l'image animée.". Voilà un titre que nul ne peut lui contester et René Clair, préfaçant la biographie de sa petite-fille, pouvait à bon droit écrire : "... dans l'histoire du cinéma, nul ne lui ressemble et nul ne peut l'accompagner à travers l'espace où il poursuit sa course vers le royaume des fées, parmi les tendres étoiles et les soleils souriants."