Canalblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
CINETOM
10 mai 2026

ANNIE DUCAUX, PRINCESSE DE LA TRAGÉDIE

ANNIE DUCAUX      1908 - 1996

Comédienne Française

"Le 5 juillet 1927, à 14 heures, précise l'Almanach de la Comédie-Française pour 1928, mademoiselle Ducaux, dix-huit ans, huit mois, concourt au Conservatoire dans "Amphytrion" de Molière, acte II, rôle d'Alcmène.". A la suite de quoi, Anne-Marie Catherine, née le 10 septembre 1908 à Besançon, obtient un premier accessit. On l'imagine cette Alcmène, troublée parce que troublante, rectifiant après le passage du roi des dieux les boucles de sa chevelure, ramenant sur l'épaule les plis dérangés de sa tunique. Le regard brillant, la poitrine émue, elle retrouve le maintien que son rang lui impose et son cri d'amour n'est plus sur les lèvres qu'un léger soupir. A l'Odéon où elle s'installe, le public la remarque et l'adopte. A elle seule elle résume toutes les princesses raciniennes. Svelte, élancée, sentimentale, elle colorie au pastel les héroïnes romanesques anglaises. Mettant à profit la noblesse de ses attitudes, la grâce de sa démarche, l'éclat de sa diction, elle va apporter au Boulevard, dans ses meilleurs moments, les accents de la tragédie.

 

Dans ses mémoires ("Loin des étoiles", Belfond,1976), le comédien Pierre Richard Willm, qui allait incarner Franz Liszt dans "Rêves d'amour", la pièce de René Fauchois créée en 1943 au Théâtre du Gymnase à Paris, raconte comment il a choisi la comédienne qui serait à ses côtés Marie d'Agoult, sa maîtresse : "Cette grande aristocrate, cette femme belle et altière, à l'inébranlable distinction que seule arrivera à vaincre sa passion aveugle pour l'illustre musicien, au mépris de toutes les conventions de sa classe, cette nature secrète dont on dira qu'elle était un "volcan sous un glacier" qui sera-t-elle ? Très vite, mon souvenir et mon souhait se cristallisèrent sur une de mes jeunes camarades de l'Odéon où, brillamment sortie du Conservatoire - princesse de tragédie et comédienne très douée - elle avait joué des rôles de haute difficulté. Ses qualités et sa force pathétique s'y étaient affirmés, tout en gardant cette fière beauté, indispensable à Marie d'Agoult, la beauté de ... Annie Ducaux." Richard Willm et Annie Ducaux jouèrent "Rêves d'amour" des centaines de fois sur scène et ils se retrouvèrent tout naturellement lorsque la pièce devint un film "Rêves d'amour" (1947) de Christian Stengel. Annie Ducaux devient "La Prisonnière" cible d'un amour interdit voué au scalpel d'Edouard Bourdet. Elle libère les élans passionnés de l'impératrice Joséphine, telle que l'a conçue Paul Raynal pour "Napoléon unique". Plus tard elle allégera la prose de René Fauchois jusqu'à la rendre aérienne. Ce sera le duo Marie D'Agoult - Franz Liszt dans ces "Rêves d'amour" qui bercèrent les spectateurs de bonne volonté au temps de la croix gammée sur Paris.

 

Le théâtre la dévore. Elle lui réserve sa vigilance, sa pugnacité. Sa condescendance est le lot du cinéma. On a l'impression qu'elle y fait des gammes en s'adonnant à un éclectisme surprenant. Après "L'Agonie des aigles" (1933) de Roger Richebé où elle joue avec tact et froideur une espionne qui sait mettre en valeur les modes Empire; après "Le Gendre de Monsieur Poirier" (1933), premier long métrage réalisé par Marcel Pagnol qui transforme les studios de prises de vues en annexe de l'Odéon, elle se hasarde sur des chemins périlleux. Il lui faut secouer la poussière du vieux répertoire. Des réalisateurs chevronnés feuilletent d'une main engourdie les œuvres de Jules Claretie "Le Petit Jacques" (1934) de Gaston Roudès et de Pierre Decourcelle "Les Deux Gosses" (1936) de Fernand Rivers. Annie Ducaux éplorée affronte les assassinats, les incendies, les substitutions d'enfants, les lettres révélatrices et l'ombre de la guillotine, sans rien perdre de sa superbe et de sa distinction. Ses larmes, ses accents chavirés, sa façon de rendre touchantes les situations les plus invraisemblables l'emprisonnent dans de nouveaux mélos flattant cette fois les goûts du jour. Le mélo est son royaume qui s'étend jusqu'au soleil de la Camargue. Pour "Les Filles du Rhône" (1937) de Jean-Paul Paulin elle a revêtu le costume traditionnel qu'elle porte à ravir, ce qui n'atténue pas la violence des amours contrariées sur fond de marais et de farandoles et cela aux côtés de Pierre Larquey et Paul Escoffier. Elle s'était auparavant débattue dans les doubles versions policières élaborées à Berlin : "Coup de feu à l'aube" (1932) de Serge de Poligny, "Un Homme de trop à bord" (1935) de Roger Le Bon. A Berlin également, sous les atours de Marie-Thérèse impératrice d'Autriche, elle avait dénoué les fils d'un imbroglio rococo "Nuit de mai" (1934) de Henri Chomette. Abel Gance lui attribue en 1936 le rôle de la dolente Thérèse Brunswick, amoureuse éperdue du géant de la musique "Un Grand amour de Beethoven" incarné par Harry Baur; puis de la livrer aux tortueuses machinations de Jules Berry surnommé "Le Voleur de femmes" (1937). Annie Ducaux avait essayé de prendre la tangente dès 1933 en participant aux élucubrations du "Fakir du Grand Hôtel" de Pierre Billon. Le film achevé, elle retourna précipitamment au mouchoir et au revolver.

 

"Conflit" (1938) de Léonide Moguy oppose deux sœurs. La plus jeune veut se débarrasser d'un bébé clandestin. L'aînée, stérile au désespoir de son mari, l'adopte avec joie. Soudain la vraie mère s'attendrit et veut reprendre l'enfant. L'intrigue tourne à l'aigre, le scandale menace, le revolver va se faire entendre. La petite sœur comprend in extremis que sa versatilité a faillit tout gâter. "Conflit" exploite le succès remportée l'année précédente par "Prison sans barreaux" (1938) de Léonide Moguy. Mêmes actrices (Annie Ducaux la raisonnable, Corinne Luchaire l'écervelée). Même metteur en scène. La directrice d'une maison de redressement veut substituer à un régime odieux un règlement qui édicte sollicitude et compréhension. Elle arrive ainsi à dompter par la douceur une détenue récalcitrante. Elle doit en revanche sacrifier son amour pour le médecin du centre séduit par la jeune délinquante. Dans ce rôle en or, Annie Ducaux déploie toute l'autorité acquise au théâtre, une blonde photogénie, sa conviction pour filer les scènes en usant d'une véhémence étudiée et parfaitement maîtrisée. En opposition, la franchise de Corinne Luchaire, agaçante comme un fruit vert, permet aux deux actrices de s'imposer dans des registres opposés.  

 

Troisième mélo signé Moguy : "L'Empreinte du Dieu" (1940). Sous le ciel bas des Flandres, Wilfrida et Karelina ne ne sont jamais perdues de vue. La première est mariée à un riche ingénieur qu'elle admire, la seconde à un rustre qui la brutalise. Karelina trouve un refuge chez sa sœur de lait et l'ingénieur s'éprend d'elle. Wilfrida, noble cœur, pardonne, mais pour cacher sa faute Karelina s'enfuit. Le rustre sorti de prison abat l'ingénieur. Wilfrida et Karelina réunies dans le chagrin élèveront ensemble l'enfant dans la souvenir du dieu disparu. En trois films de Léonide Moguy a imposé le portrait d'Annie Ducaux, femme de grand mérite, mal récompensée de son abnégation, qui trouve l'apaisement dans la sérénité. Dans "L'Homme du Niger" (1939) de Jacques de Baroncelli, elle endure d'autres tempêtes. Les fiançailles bourgeoises de l'impeccable Danielle Mourier et du commandant Bréval sont brutalement cassées lorsque l'homme du Niger qui rêvait de transformer le Soudan grâce à la construction d'un barrage apprend qu'il a contracté la lèpre. Il s'efface au profit d'un lieutenant de haute tenue . Danielle alias Annie Ducaux n'oubliera jamais sans premier prétendant, héroïque colonialiste.

 

Surmélo : "Tempête" (1940) de Bernard-Deschamps. Œuvre baroque et flamboyante, qui s'achève d'ailleurs dans les crépitements d'un incendie. Bien que mariée avec le chef de la police parisienne, Jeanne Desmarets n'en est pas moins la fille de Korlick, escroc international. Folle histoire avec des ruptures de ton, du rythme et des trouvailles réjouissantes. Y participent Stroheim qui passe avec une aisance confondante d'un personnage de voleur tirant sur le burlesque, à celui d'un père pathétique pour finir dans la peau d'un justicier ivre de vengeance; Dalio dangereux et désinvolte maître-chanteur, Arletty qui ressuscite les gommeuses 1900 - et bien sûr Annie Ducaux courbée sous le chagrin et les mensonges.

 

Le cinéma de l'Occupation conjure le mauvais sort. "Pontcarral, colonel d'Empire" (1942) de Jean Delannoy lui offre le rôle de sa vie. Elle devient l'altière Garlone de Ransac qui traîne son spleen sous la Restauration. Aristocrate bon teint, pour se venger de la trahison de son amant, elle jette son dévolu sur le colonel Pontcarral demi-solde et conspirateur, voué au culte de l'Empereur. Avec une fierté de tous les instants, elle détaille les artifices de la comédie amoureuse : dépit, fureur, obstination, invectives, humiliation, désespoir, repentir. Les heurts des deux caractères également impétueux transforment le récit en une suite de joutes exécutées en virtuoses par Pierre Blanchar et Annie Ducaux. Elle, parée magnifiquement, lance le texte acide de Bernard Zimmer de façon provocante. Dans ce film aux arrière-plans tricolores elle rivalise de panache avec son partenaire et, en novembre 1942 les applaudissements éclatent à la fin du film.

La surprise fut à son comble lorsqu'elle prouva qu'elle pouvait, en compagnie d'André Luguet, mener à un train d'enfer un scénario de boulevard qui lorgnait du côté de la comédie américaine. Femme d'affaires inflexible, sa rencontre avec un peintre sémillant aboutit à une scène d'ivresse où la dame se dégèle avec autant de tact que de fantaisie "L'Inévitable monsieur Dubois" (1942) de Pierre Billon. Le rapprochement avec Edwige Feuillère dans "L'Honorable Catherine" était inévitable, sans que l'on sut à laquelle des deux comédiennes décerner la palme. En deux films, Annie Ducaux rompant avec la routine avait pris un élan. L'avenir s'annonçait brillant.

 

Il n'en fut rien. En 1943, "Le Bal des passants" de Guillaume Radot s'embourbe dans les ornières du mélo. "Florence est folle" (1944) de Georges Lacombe qui veut concurrence "Monsieur Dubois" manque de souffle et de verve. En 1944, Gilles Grangier avait été assistant-réalisateur pour "Florence est folle", généreux Lacombe avait proposé au producteur André Hunebelle, de permettre à Grangier de diriger le film et de faire ainsi ses premiers pas de réalisateur. Mais les principaux acteurs André Luguet et Annie Ducaux avaient catégoriquement refusé. Trois ans plus tard, un peu confuse de se retrouver de nouveau face à l'ancien assistant dont c'était déjà le septième film, Annie Ducaux éprouva une certaine gêne. Mais une fois le contact établi, tout se passa le mieux du monde lors du tournage du film "Rendez-vous à Paris" (1947) où elle donna la réplique à Claude Dauphin, Marguerite Moréno, Jean Tissier, Jean Debucourt et Marcel Vallée. D'autre part, Annie Ducaux va entamer son parcours sans faute à la Comédie-Française où elle est accueillie en 1946 avec les égards dus à sa réputation. Pendant trente-cinq ans, elle aborde tous les genres avec un succès jamais démenti. Elle se mesure à toutes les héroïnes raciniennes, y compris Agrippine et Athalie. Elle représente à son avantage Célimène et Elmire aussi bien que Clymnestre, remporte un immense succès en soupirant les états d'âme de sœur Angélique dans "Port Royal de Montherlant". Elle passe de Scribe à Musset, de Garcia Lorca à Ionesco, de Giraudoux à Gombrowicz. Devant un tel palmarès ses derniers passages à l'écran s'oublient vite "Le Roi" (1949) de Marc-Gilbert Sauvajon; "La Patronne" (1949) de Henri Diamant-Berger. 

 

Comédienne habile, elle donne une apparence de vérité à la pauvresse des "Requins de Gibraltar" (1947) de Emile-Edwin Reinert que les espions métamorphosent en lady. Ses toilettes toujours raffinées ajoutent au charme relatif de "Rêves d'amour" (1946) de Christian Stengel. Elle ne peut refuser à Delannoy et à Cocteau d'incarner Diane de Poitiers dans "La Princesse de Clèves" (1960). Elle se morfond dans "Les Grandes familles" (1958) de Denys de la Patellière, et abandonne définitivement les studios après le tohu-bohu de "La Belle Américaine" (1961) de Robert Dhéry et Pierre Tchernia : resplendissante, elle rendait plus piquante encore la folie "branquignolesque" de ce film populaire.  Annie Ducaux fut commandeur de la Légion d'honneur et officier des Arts et des Lettres, elle est décédée le 31 décembre1996 à Champeaux (Seine-et-Marne).

  

Extraits de Noir & Blanc de Olivier Barrot et Raymond Chirat - Ed. Flammarion

* Affiches-ciné * Cinéma français * Cinetom

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires
CINETOM
Visiteurs
Ce mois ci 560
Depuis la création 1 755 945
Pages
Newsletter
8 abonnés
CINETOM
Derniers commentaires