PIERRE BRASSEUR                        1905 - 1972 

            Comédien Français 

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Pierre Brasseur est né le 23 décembre 1905 aux Batignolles à Paris, soulignant dans son autobiographie, "Ma vie en vrac", qu'il était né à 20 h 30 à "l'heure d'entrer en scène". Son père, Georges Espinasse, jouait chez Sarah Bernhard, sa mère était la comédienne Germaine Brasseur. Il découvre la magie de la scène aux Bouffes-Parisiens où Maurice Chevalier et Alice Cocéa jouent l'opérette "Dédé".

Dès lors, il n'aura cesse de devenir acteur. Il brûlera les planches, et suit un peu au hasard l'enseignement de Harry Baur et Fernand Ledoux. Il se lie avec les Montparnos (Montparnasse qui est en ces années vingt le centre de la vie intellectuelle), rencontre Jean Cocteau, fait un bout de chemin avec les surréalistes. Il publiera notamment des textes dans "La Révolution Surréaliste". Pendant son service militaire il écrit sa première pièce : "L'ancre noire" qui sera jouée au théâtre de l'Oeuvre. Pierre Brasseur se lie à Maurice Sachs, Modigliani, croise Radiguet et Hemingway, fréquente les amis de Breton. Il fait également la connaissance de celui qui sera l'ami de toujours : Marcel Dalio. Mais c'est sans doute l'amitié avec Max Jacob qui, en voyant, lui annonce sa carrière, et avec Marcel Dalio, "petit bonhomme immense, fou lucide, clown tragédien", qui achève de modeler la personnalité fantasque et multiple de cet encore très jeune homme qui songe aux planches, à la poésie, à la peinture.

Quelques apparitions au muet et dans des courts métrages, et le voilà à Berlin en 1931 à l'époque heureuse des coproductions européennes. Pensionnaire des studios UFA, il mène la grande vie dans la capitale du Reich, croise en frémissant le docteur Goebbels, paraît dans les versions françaises de films anodins signés Paul Martin, Karl Hartl ou Kurt Gerron. Sa carrière de comédien de théâtre commence en fait avec "Le coeur ébloui" de Lucien Descaves et il connaît en 1929 son véritable succès avec "Le sexe faible" d'Edouard Bourdet, qu'il reprendra du reste au cinéma sous la direction de Robert Siodmak en 1933. Parallèlement il mène sa carrière cinématographique. Il interprète principalement les jeunes premiers dans les comédies légères. Plus probant en ces années, le très amer "Mon ami Victor" de André Berthomieu, où la morgue déjà manifeste de Pierre Brasseur épouse les besoins du rôle, "Le sexe faible" de Siodmak dans lequel il campe le "gommeux" insupportable qu'il affectionnera longtemps. Puis, comme bien d'autres comédiens français, il se rendra à Hollywood où il tournera qu'un seul film "Caravane"(1934)  avec Charles Boyer. En 1935, il épouse la comédienne Odette Joyeux, mère de Claude Brasseur. Cette même année marque sa rencontre cinématographique avec Jacques Prévert. "Un oiseau rare" (1935) de Richard Pottier, sera le premier des onze films qu'ils feront ensemble.

Pierre Brasseur eut aussi son lot de vaudeville militaires, un sous-genre comique alors très prisé, "La Garnison amoureuse" (1934) de Vaucorbeil, "Le Bébé de l'escadron" (1935) de René Sti. Mais c'est au théâtre que se révèle en 1936 son véritable tempérament dramatique, en Perdican de "On ne badine pas avec l'amour" aux côtés d'Alice Cocéa, celle-là même qui l'avait ébloui enfant. Les planches, lieu d'élection de ce comédien baroque, descendant de Max Dearly et de Jules Berry. Anecdotique et efféminé dans "Le Schpountz" (1937) de Pagnol, il étonne dans "Claudine à l'école" (1937), très fine transposition de l'univers de Colette par Serge de Poligny. En jeune médecin qui fait battre les coeurs, Brasseur semble mûr, maître enfin de ses moyens dramatiques. En 1936, il interprétera "Perdican" au théâtre et tourne avec Jean Grémillon "Pattes de mouche" (1936). C'est en 1937 que l'on peut voir Fernandel et Pierre Brasseur dans un rôle comique dans "Hercule" de Alexandre Esway

L'année 1938, où il tourne huit films, sera celle de son éclosion définitive. certes pas cependant, par la grâce de "Grisou", une pièce bizarrement inspirée à Brasseur et Dalio par les corons et les terrils qu'ils n'ont jamais approchés. Maurice de Canonge filme platement ce sombre drame des profondeurs où Brasseur figure improbable mineur de fond. Il est bien plus à l'aise dans "Café de Paris", le premier d'une série de trois comédies policières fort bien troussées par Yves Mirande et Georges Lacombe. Il y côtoie Jules Berry, tous deux jouent des personnages de même acabit, séducteurs peu scrupuleux retenus malgré eux par une enquête en un haut lieu de la mondanité parisienne. C'est à qui sera le plus désinvolte, le plus cynique : leur affrontement est un régal.

Et c'est en cette même année 1938 qu'il tourne "Quai des Brumes" pour Marcel Carné, qui l'avait repéré sur scène. Son apparition furtive et si dense est immédiatement remarquée. La fameuse scène où sur la piste des auto-tamponneuses, il reçoit une gifle magistrale de Gabin et dans laquelle on jurerait le voir effectivement pâlir, révèle un autre Brasseur. A côté ses emplois de séducteur stéréotypé, il est capable d'incarner des êtres faibles et complexes, veules.

La guerre, il en passe les débuts en tournée, emmenant ses amis du groupe Octobre, les frères Prévert, Marcel Duhamel, Maurice Baquet, son épouse Odette Joyeux et son fils Claude alors âgé de cinq ans, jouer "Domino" de Marcel Achard jusqu'en Afrique du Nord. Surtout, il offre à Jean Grémillon l'une de ses interprétations baroques pour "Lumière d'été" (1942) écrit par Prévert et Laroche. On l'accusait parfois d'en faire trop, ici il surplombe le film de son ombre, charriant avec lui un monde touffu et complexe où se mêlent dans une odeur de mort Shakespeare et Michel-Ange. Décadent et grandiose, étincelant et dérisoire, il semble marcher aux étoiles, peintre raté travesti en Hamlet et inéluctablement promis au trépas.

Il allait parvenir, à la quarantaine, à demeurer sur de telles hauteurs quand Carné et Prévert lui font présent du rôle de Frédérick Lemaître dans "Les Enfants du Paradis" (1943-45). Plutôt qu'une interprétation, c'est un portrait de l'acteur en acteur que lui suggèrent les auteurs. Il les suit avec enthousiasme : plaisir narcissique et aussi reflexion sur son métier. Car Brasseur, contrairement à sa légende, travaillait énormément ses rôles, même s'il ironisait sur les "fanas de l'art drama".Tout a été dit sur les scènes de fantaisie avec Arletty, celles de comédie avec le public et les auteurs de "L'Auberge des Adrets" ou encore avec sa logeuse, la merveilleuse Jane Marken. Insistons sur la confrontation, ce moment d'extraordinaire vérité ou Deburau-Barrault et Lemaître-Brasseur se retrouvent sept ans après leur première rencontre, l'un et l'autre parvenus entre-temps au sommet de leur discipline, la pantomine et l'art dramatique. Jamais comédiens n'ont pu, comme dans cette scène, fait partager l'amour du métier. Brasseur compose son plus grand rôle au cinéma. Dans ce film où le cinéma rend hommage au théâtre et aux comédiens, Prévert faire dire à Frédérick Lemaître des phrases que Brasseur ne pouvait que reprendre à son propre compte : ainsi lorsqu'il évoque avec Baptiste leur métier alors qu'ils ne sont que des inconnus : "Eh oui, j'en suis sûr, c'est ma destinée de les ressusciter un peu, tous les grands de ce monde. Ils sont depuis longtemps allongés sous la terre...Jules César, lève-toi. C'est Frédérick qui est là. Et je secouerai sa poussière...et je ne traînerai son ombre sur les planches en pleine lumière, et il sera vivant encore une fois....et il étonnera le monde encore une fois...à cause de moi."    

Henri Calef fera de lui le trafiquant du marché noir de "Jéricho" (1945). Le scénario s'appuie sur un épisode réel de la guerre : des otages délivrés par une attaque aérienne de la prison où ils attendaient la mort. On ne put toutefois, en 1945, tourner directement à Amiens, la ville ayant trop souffert des bombardements...Après avoir tourné pour Pierre Prévert dans "Adieu Léonard" (1943), le film suivant est très attendu du duo Carné-Prévert mais décevra. "Les Portes de la nuit" (1946) donne cependant à Brasseur l'une des plus solides parties à défendre, en compagnon éperdu et impuissant de l'inaccessible Nathalie Nattier. Il tourne toujours beaucoup, s'amuse en "Rocambole" (1948), de Jacques de Baroncelli dont la suite qu'il réalisa, s'intitule "La revanche de Baccarat" (1948). En 1946, quelques vingt ans après ses débuts cinématographiques, il retrouve Jacques de Baroncelli qui le dirige dans "Rocambole". Dans "L'Arche de Noé" (1945), Brasseur incarne le sarcastique et mystérieux Bitru, d'après Albert Paraz; en casse-cou de cirque dans "Portrait d'un assassin" (1949) de B. Roland. Mais il se voue avant tout à la scène. très remarquable en Amalric du "Partage de Midi" de Claudel chez Barrault, en "Bossu" d'après Féval, en Goetz du "Diable et le bon Dieu" de Sartre, mis en scène par Jouvet, en Kean enfin, adapté de Dumas par le même Jean-Paul Sartre. Comparées à ces créations, ses prestations devant la caméra d'Ophüls même "Le Plaisir" (1951), d'Anouilh "Le Rideau rouge" (1952) pèsent peu. René Clair le laisse cabotiner efficacement dans "Porte des Lilas" (1956), que Brasseur porte de sa verve et à l'occasion de son authentique truculence.

Il est devenu une légende qui se frelate insensiblement. Brasseur boit trop, pousse des coups de gueule, se prête à des entreprises indignes de son talent. A la scène, il déçoit dans "La mégère apprivoisée", lui qui voulait tant jouer Shakespeare, dans le "Don Juan" de Montherlant, mais se retrouve au cinéma grâce à Franju. Deux fois médecin, doctrinal et cassant dans "La tête contre les murs" (1958) aux côtés de Paul Meurisse, Charles Aznavour, Anouk Aimée et Jean-Pierre Mocky, aliéné dans "Les Yeux sans visage" (1959). Brasseur est magnifique d'humanité dans "Le bel Antonio" (1960) de Mauro Bolognini, aimablement paternel avec son fils Claude dans "Lucky Jo" (1964) de Michel Deville, capricieux et cruel dans le très curieux "Goto, île d'amour" (1968) de Borowczyk. Et la fin de carrière s'illumine en un bouquet de réussites, adopté qu'il est par Rappeneau dont l'entrain politique l'enchante : "La vie de château" (1964); "Les Mariés de l'An II" (1970), par un de Broca onirique "Le Roi de coeur" (1966), par Ettore Scola enfin, qui, dans "La plus belle soirée de ma vie" (1972) lui associe ses vieux complices Michel Simon, Charles Vanel et Claude Dauphin.

Interprète inoubliable de "Cher menteur" de Shaw avec Maria Casarès, de l'une des grandes pièces de Pinter, "Le Retour" aux côtés de Claude Rich et d'Emmanuelle Riva, Pierre Brasseur tâte de la télévision au début des années soixante-dix à la demande de Marcel Bluwal et de Claude Loursais. En 1972, il expose sa peinture et public "Ma vie en vrac", suite informelle de souvenirs et portraits. Epuisé, cet ogre rend l'âme le 14 août 1972. Il aurait pu être Gargantua et Porthos, Othello ou don César de Bazan. "Il n'était lui-même, écrit Bertrand Poirot-Delpech, qu'improvisant et invectivant, soupant avec trois femmes, honte des grandes familles, vorace, repu, premier et dernier à table, au banquet de la vie...Pierre Brasseur ne pouvait nous quitter que l'oeil allumé, la bouche pleine, le verbe haut, le coeur sur la main."     

Prince des histrions, cabot génial, l'interprète et l'égal de Frédérick Lemaître, le dernier des monstres sacrés. Mais aussi grand acteur lucide sur ses faiblesses et trop peu employé à sa mesure, auteur de mauvaises pièces, de tableaux étranges et d'inégales mémoires, personnage légendaire et inquiet, tonitruant et pudique. 

 

* Textes complémentaires : "Noir&Blanc" de Olivier Barrot et Raymond Chirat - Editions Flammarion

 

                                                               1924 - 1929

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_________________________Alberto Sordi