DÉCÈS DU CINÉASTE TONY GATLIF, L'INDOMPTABLE
Décès du Cinéaste, Ecrivain, Producteur Français
TONY GATLIF 1948 - 2026
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Tony Gatlif, ce cinéaste non conventionnel est décédé le 2 septembre 2026 à l'âge de 77 ans. Et cela mérite un hommage qui insiste moins sur sa simple filmographie que sur l'homme libre, le cinéaste des marges et le poète de la musique et du voyage. Il est mort à Arles alors qu'il travaillait encore sur un projet de film historique. Avec la disparition de Tony Gatlif, le cinéma perd un artiste profondément singulier, un cinéaste qui n'a jamais accepté de rentrer dans les cases.
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De "Les Princes" à "Latcho Drom", de "Gadjo Dilo" à "Exils", Tony Gatlif aura construit une œuvre à son image : libre, instinctive, généreuse, traversée par la musique, le voyage, l'exil et la quête d'identité. Il avait fait de la culture gitane bien davantage qu'un sujet de cinéma : une manière de regarder le monde, de célébrer la différence et de faire entendre ceux que l'on entend trop peu. Son cinéma avait quelque chose de viscéral. Chez lui, la caméra semblait toujours prête à prendre la route, à suivre un visage, un corps, une danse, une musique. La poésie naissait souvent de cette énergie, de cette liberté presque indomptable.
Gitan d'origine andalouse, Tony Gatlif de son vrai nom Michel Dahmani est né le 10 septembre 1948 dans un bidonville dans la banlieue d'Alger. Son père kabyle bricolait, chinait, faisait un peu de tout... sa mère était gitane. Sa famille s'est sédentarisée depuis trois générations. "Autour de nous, c'était l'enfer, confie-t'il à "Télérama" en 1999. Il n'y avait pas de travail, on était méprisés, il ne restait que la solution de la délinquance. Mon oncle, qui avait à peine vingt ans, était voleur. On passait notre temps à aller le voir en prison, avec ma mère. Dès qu'il sortait, il récidivait. J'avais beaucoup d'admiration pour lui." L'école en préfabriqué du bidonville ne l'attire pas jusqu'à ce qu'un instituteur organise des projections de cinéma. "On est tous tombés amoureux de Brigitte Fossey, la petite fille blonde de "Jeux interdits". On aurait rêvé de lui prendre sa poupée. Mon cousin s'écrivait des lettres à son propre nom, pour faire que la petite fille lui avait écrit." (in "Libération" en 1983)
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Sa seconde passion est le dessin. Plus tard, il sera élève des Beaux-Arts. Pour l'heure, il refuse, à douze ans, un mariage arrangé et s'enfuit à Alger où il devient cireur de chaussures. A quatorze ans, il navigue entre Marseille et Paris. Les rapines et les maisons de correction sont son lot quotidien. En 1965, il passe devant le théâtre où Michel Simon joue "Du Vent dans les branches de Sassafras" de René de Obaldia. Tony croit rentrer dans un cinéma, la vision du comédien en chair et en os le pétrifie. Il se glisse dans sa loge et Michel Simon le recommande à son agent. Peu après, la découverte de Jean Seberg dans "A bout de souffle" achève de déterminer sa vocation. Le médecin de son Foyer de jeunes travailleurs l'inscrit au Conservatoire d'Art Dramatique de Saint-Germain-en-Laye. Il intègre le cours de Jacqueline Rouillard-Jabbour, qui verra passer au fil des années des élèves tels que Bruno Pradal, Vladimir Yordanoff, Didier Bourdon, Catherine Jacob ou Hervé Pauchon, qui tiendra plusieurs petits rôles dans les films de Tony.
En 1971, René Lucot l'engage pour le feuilleton télévisé : "Les Boussardel". L'année suivante, il joue sur scène sous la direction de Claude Régy, "Saved" d'Edward Bond, aux côtés d'Hughes Quester, Elizabeth Wiener et du jeune Gérard Depardieu. En 1973, il est de "La Rage aux poings" d'Eric Le Hung et en 1974, de "L'Agression" de Gérard Pirès. Avec le recul, Tony Gatlif jette un regard sévère sur "La Tête en ruines" (1975), son premier long métrage, tourné en 16mm. "Il me faisait pleurer, il était trop affreux ce film. Mais il m'a servi : c'est comme si j'avais fait l'I.D.H.E.C., un apprentissage du cinéma qui m'a coûté vingt briques, l'intégralité de mon premier gros cachet d'acteur." (in "Libération") Il se montre plus satisfait de "La Terre au ventre" (1978) qui évoque l'Algérie et l'exil ou de "Corre Gitano" (1982) film inédit, consacré à la culture des gitans de Séville. Avec "Les Princes" (1983), il pousse plus avant la quête de ses racines et entame une trilogie d'hommage à ses ancêtres roms. Le film remporte un succès d'estime, lance la carrière de Gérard Darmon et surtout offre à Gatlif une nouvelle rencontre inoubliable en la personne de Gérard Lebovici, son distributeur. Ils écrivent ensemble "Rue du Départ" (1985). Hélas, son mentor, un ancien agent artistique et éditeur d'œuvres littéraires d'inspiration anarchiste, devenu producteur, est assassiné en mars 1984.
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Tony Gatlif ne reniait pas aujourd'hui "Rue du Départ" avec François Cluzet et Ann Gisel Glass, de même "Pleure pas, My Love" (1989) avec Fanny Ardant et Rémi Martin ou "Gaspard et Robinson" (1990) avec Gérard Darmon et Vincent Lindon, il les ressentait tout de même "comme une tentative un peu contrainte d'intégrer le cinéma majoritaire." (in "Télérama"). "Gaspard et Robinson" est le septième long métrage de Tony Gatlif, tourné à Sète et Arles. A nouveau, Gatlif doit faire ses preuves tout seul. Il convainc Michèle Ray-Gavras de produire "Latcho Drom" (1993), un hymne à la musique tzigane, puis il revient à la fiction. A propos du film, Gatlif souligna : "Lorsque j'ai commencé à m'intéresser au cinéma dans les années 70, je ne pensais pas que j'allais faire du cinéma pour approcher des belles femmes... Je les aimais toutes. Plus tard, je me suis intéressé à moi parce que les gens que je rencontrais, surtout les femmes et les docteurs, me demandaient : "Qui es tu ?".. "D'ou viens-tu ?"... et je ne savais pas quoi répondre. J'ai demandé à mon grand-père : "Qui sommes-nous?" il m'a répondu : "Mon arrière grand-père est venu d'Andalousie avec un âne". Cela ne m'a pas beaucoup avancé. Alors je me suis mis à chercher dans les livres. J'ai appris des tas de choses, notamment qu'il y avait des gitans en Finlande, en Amérique et même en Inde. (...) j'ai eu envie de réaliser "Latcho Drom", dans le style gitan "joie de vivre". "Latcho Drom" n'est pas un documentaire, ni une fiction, mais un film musical mis en scène avec une continuité : la route historique des gitans de l'Inde jusqu'en Egypte. Les Roms ont besoin qu'on les respecte, ne serait-ce qu'un tout petit peu. Ils souffrent d'être perpétuellement rejetés par les autres. Je voulais faire un film dont les Roms puissent être fiers et non pas exhiber leur misère. Je voulais faire un hymne à ce peuple que j'aime. Les Roms ne cherchent pas un pays, juste le droit de vivre là où ils passent (...) Les voix que l'on entend à la fin du film sont les cris des mères gitanes appelant les enfants. Ma mère m'appelait de cette façon car je partais loin et elle avait peur que je sois tombé dans le puits. Ces voix, c'est la fin du voyage et celle du film. C'est comme si toutes les mères de "Latcho Drom" appelaient les gosses du film au fond des puits. Ce sont des appels désespérés." Ce film fut présenté au Festival de Cannes 1993, dans le cadre de la Sélection "Un Certain Regard".
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Deux autres de ses films ont pour vedettes des enfants : "Mondo" (1996) adapté d'une histoire de Jean-Marie Le Clézio, autour d'un orphelin fasciné par un magicien et "Lucumi, l'enfant Rumbeiro de Cuba" (1995, un court métrage. Puis, il revient à la fiction avec "Gadjo Dilo" (1998), lequel fut tourné en Roumanie, où la cohabitation entre Tziganes et non-Tziganes était tendue, parfois explosive. Tony Gatlif, lui-même d'origine gitane comme indiqué ci-dessus, affirma qu'il avait souhaité mettre un terme avec ce film à son triptyque sur le peuple tzigane, les deux autres volets étant "Les Princes", sur la difficile sédentarisation d'un groupe de Gitans en banlieue parisienne, et "Latcho Drom", sur les traditions musicales à travers le monde. Il ajoutait : "J'ai fait des films pour défendre les Tziganes. Je ne suis pas missionnaire. Au lieu de prêcher, je montre. Quoi ? Que leur image est fausse. Que la réalité n'est pas forcément meilleure, mais plus riche, plus complexe que cette image, déformée par cinq siècles de préjugés." (in "Télérama", 8 avril 1998). "Gadjo Dilo" fut présenté avec succès au Festival de Locarno 1997, qui décerna un Prix d'interprétation à Rona Hartner, Roumaine mais non tzigane. Son film suivant "Je suis né d'une cigogne" (1999) tourne délibérément le dos au réalisme. Cette fantaisie anarchisante était pour Tony Gatlif une "récréation et un "film libre de toutes contraintes". Tout pouvait s'y produire : un personnage interpelle la voix-off du commentateur, s'adresse au spectateur, un autre est exclu du scénario, on évoque la présence, dans une voiture qui roule, de l'opérateur et de sa caméra. La pellicule est surexposée ici, se déchire là ou, lors d'un arrêt sur image, une dédicace nominative apparaît. On y voit un curieux critique de films distribuant ses jugements à coups de tampons encreurs...
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En l'an 2000, Tony Gatlif a souhaité composé un hymne à la Méditerranée, en réalisant "Vengo", un film porté copieusement par de flamboyantes guitares sèches. Il en offrit d'ailleurs le rôle principal à Antonio Canales, fameux danseur de flamenco. Le réalisateur déclara : " Je voulais faire un film sur le flamenco depuis 1981, l'année où j'ai tourné à Madrid "Corre Gitano" (...) Avec "Vengo", j'ai gommé tout ce qui était folklorique, ethno, ou admirateur. J'étais comme eux, à l'intérieur." Plusieurs morceaux ont été composés par Tony Gatlif lui-même. On y trouve associés les chants andalouset les sons du soufi égyptien. L'année suivante, fut présenté en sélection officielle au Festival de Berlin 2002 "Swing" (2001), qui fut tourné dans une communauté gitane sédentarisée des quartiers du Neuhof et de la cité des Aviateurs à Strasbourg. Tony Gatlif retrouve le comédien Romain Duris lors du tournage du film "Exils" (2004), où le film raconte le retour du cinéaste sur la terre de son enfance, 43 ans après l'avoir quittée. Récompense absolue avec le Prix de la mise en scène à Cannes. Deux ans plus tard, il dirige Asia Argento dans "Transylvania". Puis en 2010, "Liberté" qui lui permet d'exposer l'holocauste des Roms en 1943 en France. On retiendra également le film "Geronimo" (2014) l'histoire d'une jeune femme éducatrice spécialisée intègre et respectée par les jeunes de son quartier dans une ville du sud de la France. Cette même année, le Festival international de cinéma Entrevues à Belfort lui consacre une rétrospective. Puis après le tournage du film "Djam" (2017), Tony Gatlif ne tournera plus que deux autres longs métrages dont le dernier fut "Ange" en 2025. Tony Gatlif décède le 2 septembre 2026 à Arles, il avait 77 ans.
*Affiches-ciné * Cinéma français * Cinetom
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