JEAN-LOUIS BARRAULT        1910 - 1990  

        Comédien, Réalisateur Français 

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Il a fréquenté bon nombre de fiévreux, d'énervés, d'obsédés, de ceux qui trépignent et pleurent et s'arrêtent soudain, hagards et essoufflés. Il les a parés de l'éclat sombre de son regard, de ses mouvements déliés, de sa souplesse d'équilibriste. On l'a donc vu douloureux, malheureus, pitoyable, frappant son front à la cloison, improvisant une symphonie le temps d'une nuit infernale, confondant Monsieur Hyde et le docteur Cordelier. En réalité, il est tout finesse, tout humour, tout en sourires à peine ironiques. Témoin ce Bonaparte dont s'enchantait Sacha Guitry, soit que chat de goutière de Joséphine, il épouse précipitamment dans "Les Perles de la couronne", soit que, dans "Le Destin fabuleux de Désirée Clary", il néglige sa petite fiancée marseillaise pour la somptueuse créole.

Un sacré bonhomme. Contemporain depuis un bon demi-siècle, il restera un des noms indiscutés du théâtre de son temps, comme metteur en scène, animateur de troupe et interprète. En plus, s'il n'a guère abusé du cinéma et n'a étrangement réalisé aucun film, il a saisi la chance d'une immortalité probable en incarnant génialement le mime Deburau des "Enfants du paradis" (1945). Jean-Louis Barrault, à plus de soixante-quinze ans, n'avait pas seulement conservé l'allure physique de ses jeunes années, on sentait en lui un enthousiasme intact. Le compagnon de Copeau et d'Artaud, le pair de Jouvet et de Dullin, le révélateur au théâtre de Claudel et de Beckett faisait partie...des "gens du voyage" toujours en marche, toujours en quête. "Apprendre, apprendre pour agir et comprendre" : on ne s'étonnera pas qu'il ait cité cette phrase de Lénine en exergue de ses "Souvenirs pour demain" (1972).

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Sa vie débute avec le théâtren même s'il est né un 8 septembre (comme Alfred Jarry) 1910 au Vésinet, d'une mère parisienne et d'un père bourguignon, socialiste et pharmacien. Jouvet, lui, fit des études dans cette disipline. Elève chez son oncle, doué pour la peinture, il prépare Polytechnique mais a déjà approché le théâtre en amateur. Apprenti comptable, vendeur de fleurs aux Halles, surveillant au lycée Chaptal, Jean-Louis assiste en face, au théâtre des Arts, au travail des Pitoeff et écrit un jour de 1931 à Charles Dullin, dont il veut suivre les cours à l'Atelier. Audition : Dullin accepte de le prendre gratuitement comme élève et le jour de ses vingt et un ans, Barrault est sur scène l'un des domestiques de Volpon. Admirable figure de Dullin. Dans sa troupe et son école, Sokoloff, héritier de Stanislavski, Etienne Decroux, théoricien et rénovateur de l'art du mime (qui sera le père Deburau des "Enfants du paradis". Barrault passionné de littérature américaine, adapte pour l'Atelier "Tandis que j'agonise" de Fauklkner (1935) et joue au Rideau de Paris, chez Marcel Herrand et Jean Marchat, le rôle du Soldat d'Histoire du soldat de Ramuz et Stravinski, "L'Enfant prodigue" de Gide, "Le Coup de Trafalgar" de Vitrac. A Saint-Germain-des-Près, il est l'ami de Desnos, de Fargue, de Breton, de Daumal, de Bataille, de Malraux, de Bathus, de Derain, il est proche du groupe Octobre, des Prévert, de Roger Blin...   

Comme Dullin, il fonde sa troupe, le Grenier des Augustins, en 1936, marquée par un surréalisme qui se survit déjà à lui-même. Toutes sortes de talents s'y retrouvent, Gilles Margaritis, Joseph Kosma, Sylvain Itkine, qui devait mourir sous la torture nazie, "un homme parfait, passionné, volontaire, mordant, avec un regard et un sourire d'enfant" (Barrault). Il monte "Numance" de Cervantes, "La Faim" de Knut Hamsun, et par son ami Darius Milhaud, rencontre l'ambassadeur de France à Bruxelles qui le marquera pour la vie, Paul Claudel.

Entre-temps, le jeune homme un peu fou, fidèle à ses allures de "puma", a fait ses débuts au cinéma avec Marc Allégret, qui n'aimaiT rien tant que découvrir de nouveaux talents. "Les Beaux jours" (1935), une sorte de "Rendez-vous de juillet" de la génération précèdente, avec Simone Simon, Raymond Rouleau, Jean-Pierre Aumont, Roland Toutain, et "Sous les yeux d'Occident" (1936). Jean-Louis Barrault interprète fort plausiblement un terroriste dans cette adaptation de Conrad que peuple tout un monde d'acteurs de théâtre, Copeau, Karl, Bouquet, Dasté, Blin. Dans le même esprit, "Mademoiselle Docteur" (1936) de Pabst, où il est un fou, aux côtés de Charles Dullin et Louis Jouvet. Mais 1936 est surtout l'année de la rencontre avec Madeleine Renaud sur le plateau d' "Hélène" de Jean-Benoît-Lévy et Marie Epstein : "Elle était vraiment la grande vedette, et de plus une des reines du Théâtre-Français. Par bonheur mes camarades poètes et anarchistes manifestaient pour elle la même admiration. Dans mon clan, elle faisait l'unanimité. Faite de toute humanité, elle était pour nous la véritable artiste."

1937 est une de ses grandes années à l'écran. Moins à cause d' "Orage" d'Allégret ou de "Mirages" de Ryder avec Michel Simon et Arletty que grâce au "Puritain" de Jeff Musso, prix Delluc 1938 où il est, un peu sur le mode tragique qui convient à son aspect habité, volontiers hagard, l'équivalent du personnage de William Kramps, le tueur de boucher fantaisiste de l'impérissable "Drôle de drame" de Marcel Carné. Qui ne se souvient de Barrault en maillot rayé promenant en tous lieux son air farouche et son vélo? Sans doute aussi a-t'on gardé en mémoire le très méritoire Bonaparte qu'il fut à deux reprises pour Guitry, dans "Les Perles de la couronne" et "Le Destin fabuleux de Désirée Clary" (1941).

"Les Enfants du paradis" -Deuxième grande année, 1943. L'étoile théâtrale de Barrault à son zénith pendant la guerre, et l'éloigne quelque peu de l'écran. Entré à la Comédie-Française en 1940 à la demande de l'administrateur général Jacques Copeau, il y joue un médiocre Cid et un meilleur Hamlet, met en scène "Les Suppliantes" d'Eschyle à Roland-Garros, "Les Mal-aimés" de Mauriac, un mémorable "Phèdre" avec Marie Bell et surtout, y introduit "Le Soulier de satin" de Claudel : "Ce jour-là le poète Paul Claudel devint un auteur populaire. Il semblait que les forces vives des Français resurgissaient sur leur scène nationale à la barbe des Allemands. Tous les comédiens-Français étaient galvanisés, entraînés par Marie Bell, exceptionnelle de sensualité et de spiritualité. Cela se passait le 23 novembre 1943." J.L. Barrault. Barrault a pu tourner "Les Enfants du paradis", ce joyau pur de Marcel Carné et de Jacques Prévert, dans lequel chaque interprète, aussi grand qu'il eut été antérieurement, trouve son emploi le plus parfait. Barrault quintessencie l'art de la pantomine, en fixe même la limite, et donne au personnage de Deburau mûri une grandeur réellement bouleversante. La scène de retrouvailles avec Frédéric Lemaître-Brasseur, devenu lui aussi illustre, est menée avec un art et une finesse de jeu des plus rares. Le dialogue est un champ d'amour au spectacle, comme est un chant d'amour à l'amour comme celui de Deburau et de Garance-Arletty. On n'a jamais fait plus beau.

Quittant le Français à la Libération, Jean-Louis Barrault fonde avec son épouse la Compagnie Renaud-Barrault, qui s'installe pour dix ans à Marigny. Il monte Shapespeare, Marivaux, Kafka, Molière, Feydeau, Salacrou,, Eschyle, Claudel, etc. Le compositeur de la troupe est Pierre Boulez, le décorateur, souvent Balthus. Il y eut la mort de Copeau, de Dullin, de Jouvet, de Claudel. Et les tournées du monde entier, aux trois Amériques, dans l'Europe de l'Est et de l'Ouest, le Moyen et l'Extrême-Orient, avec les acteurs de la troupe, Pierre Bertin, Simone Valère, Jean Desailly, Gabriel Cattand, Jean-Pierre Granval et tant d'autres. Au cinéma, Barrault tient des rôles héroïques avec Christian-Jaque, un Berlioz inspiré à souhait dans le grandiose "Symphonie fantastique" (1941), un Henri Dunant torturé à loisir dans "D'homme à hommes (1948). On raconte que Gérard Philipe avait à ce point détesté "La Part de l'ombre", tourné par Barrault pour Delannoy en 1945 qu'il appelait chaque matin le metteur en scène, attendait qu'il réponde : "De la part de qui ?" pour enchaîner : "De la part de l'ombre..."

Une halte de deux ans à Sarah-Bernhardt, et l'offre de Malraux en 1959. Renaud-Barrault sont à l'Odéon, le Théâtre de France est né. On y voit entre autres "Tête d'or" (1959) de Claudel, "Rhinocéros" (1960) d'Ionesco, "Oh ! les beaux jours" (1963) de Beckett, "Il faut passer par les nuages" (1965) de Billetdoux, "Des Journées entières dans les arbres" (1965) de Duras, "Les Paravents" (1966) de Genêt. L'Odéon est le lieu de l'avant-garde et Barrault y accueille le Théâtre des Nations. Strehler, Barba, Grotowski, Bergman, Beck, Brook, Boulez : qui a accueilli davantage de grands étrangers, monté plus de nouveaux auteurs que Barrault ? Du moins est-il, après l'occupation de son théâtre, odieusement démis de ses fonctions par André Malraux, en mai 1968. Depuis, la compagnie est passée à l'Elysée-Montmartre au théâtre Récamier, du théâtre d'Orsay à celui du Rond-Point. Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault y déploieront sans trêve une activité toujours passionnée. Acteur contesté au cinéma -il en faisait souvent beaucoup - on vit Barrault passer comme d'autres dans "La Ronde" (1959) d'Ophüls. "Le Testament du docteur Cordelier" (1959) n'est pas du meilleur Renoir, et l'acteur les joues gonflées par des noyaux de pêche quand Jekyll devient Hyde, est assez ridicule. Préférons-le en Louis XI du "Miracle des loups" (1961) de Hunebelle, en illuminé inquiétant du savoureux "Cité de l'indicible peur" (1964) de Mocky, en Restif de la Bretonne de "La Nuit de Varennes" (1981) de Scola. En 1988, dernière apparition dans "La Lumière du lac" de Francesca Commencini. Un sacré bonhomme.      

Extrait de "Noir&Blanc" Olivier Barrot - Raymond Chirat Editions Flammarion  

  

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