RAINER WERNER FASSBINDER, POLYGRAPHE DE LA MISE EN SCÈNE
RAINER WERNER FASSBINDER 1945 - 1982
Réalisateur, Acteur Allemand
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Même si aux yeux de la postérité, Fassbinder risque de ne pas apparaître comme le réalisateur allemand le plus doué de sa génération, face à Werner Herzog, Volker Schlöndorff, Alexander Kluge et Jean-Marie Straub, il restera comme l'un de ceux dont on aura, de son vivant, fait le plus de bruit. Son premier film, "L'Amour est plus fort que la mort" (Liebe ist kälter als der Tod,1969) ne permettait pas de présager de ses films futurs et lorsqu'il présenta dans le cadre du Festival de Berlin, le public et le jury restèrent perplexes. Curieusement son film - un tant soi peu prétentieux, il faut bien le dire - mêlait des visées politiques (maoïstes) à des préoccupations esthétiques où l'on ressentait très fortement l'influence de Godard et de Straub. D'emblée, le cinéaste provoqua une levée de boucliers dont il sembla se réjouir.
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Fils d'un médecin et d'une traductrice, Rainer Werner Fassbinder est né le 31 mai 1945 à Bad Worinshofen en Bavière. Très tôt, sa vie familiale est perturbée par le divorce de ses parents en 1951. Vivant avec sa mère, il est d'abord élève d'une école expérimentale avant d'entreprendre ses études secondaires qu'il quitte peu avant le baccalauréat. Dès 1964, il exerce plusieurs métiers : employé dans une agence immobilière, tapissier, et surtout, journaliste dans un quotidien régional. Passionné par la mise en scène, il tente d'entrer à la "Berliner Film und Fernsehakademie" en 1965, mais il échoue à l'examen.
Cette même année, il réalise et interprète un premier court métrage de dix minutes, "Le Clochard" (Der Stadtstreicher,1965) avec Irm Hermann, qui deviendra elle aussi une des comédiennes de la "bande" à Fassbinder, suivi, un an après, d'un second, "Le Petit chaos" (Das Kleine Chaos,1966). Inscrit aux cours d'un conservatoire d'art dramatique, il rencontre Hanna Schygulla, qui sera l'une de ses interprètes préférées, avec laquelle il connaîtra une longue et fructueuse collaboration et pour laquelle, il rejoint une troupe de théâtre expérimental, l'Action Theater, qui est dissoute peu après la création de la première pièce de Fassbinder. C'est en 1965, qu'il se rend avec quelques amis à Munich où à l'Action Theater, il montera ses premières pièces, dont un peu plus tard il écrira lui-même les textes. En 1968, le théâtre ayant été fermé par la police, Fassbinder et neuf amis, dont Hanna Schygulla, Peer Raben et Irm Hermann, créent - toujours à Munich - un nouveau groupe : "L'Anti-Theater. C'est aussi à cette époque que Fassbinder réalise ses premiers longs métrages. Outre son expérience théâtrale, il bénéficie d'une méthode de travail déjà bien éprouvée avec ses acteurs, habitués à ses manies et capables de se mettre au diapason de sa mise en scène, toujours fort personnelle. Ce "collectif" novateur épaulera par la suite Fassbinder dans son travail, tant au théâtre qu'au cinéma, et plus tard à la télévision. C'est aussi à eux que Fassbinder doit sa légendaire "productivité". En effet, là ou certains auraient mis des mois à établir une distribution, lui parvenait à la rassembler en quelques jours et donc à se mettre au travail presque immédiatement.
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Pris d'une sorte de fureur créatrice, Fassbinder va, dès ses débuts et en moins de deux ans (1969-1970), réaliser dix films, pas moins un véritable record! La plupart d'entre eux témoignent de sa fabuleuse capacité d'improvisation, qualité dont il ne se départira jamais. Pour être juste il faut dire qu'à chaque fois qu'il voulut s'essayer à des sujets plus élaborés, il frôla le piège de la prétention et de l'académisme. Les productions de cette époque sont encore largement influencées par Godard, son premier maître, à la fois par leur style cinéma-vérité et leur anticonformisme très critique vis-à-vis de la société bourgeoise. A cet égard, "Pourquoi monsieur R est-il atteint de folie meurtrière ?" (Warum läuft Herr R. Amok ?,1970), co-réalisé avec Michael Fengler, est tout à fait représentatif de ses débuts. C'est l'histoire d'un dessinateur industriel apparemment heureux (une femme, un enfant, une maison...) de son confort petit-bourgeois. Il en vient pourtant, sans aucune raison apparente, à tuer sa femme, son fils et un voisin, pour aller ensuite tranquillement à son bureau et s'y suicider. Ainsi ce qui avait commencé comme une "fable" marxiste, insensiblement avait glissé dans l'absurde le plus noir, sans explication logique.
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Fassbinder allait embrasser bien d'autres genres que le cinéma politique. Ses passions sont en fait multiples : celle du western et avant tout des mélodrames hollywoodiens, notamment ceux de Douglas Sirk; celle du néoréalisme italien, dans la lignée des Rossellini... Il reconnaîtra toujours sa dette envers Godard, puis envers Samuel Fuller, sensible notamment dans "Le Soldat américain" (Deramerikanische Soldat,1970). Avec "Whity" (1971), Fassbinder s'adonne carrément au pastiche, en l'occurrence celui de toute une série de westerns américains. A partir de 1971, Fassbinder commence à réaliser les films qui vont lui valoir la notoriété internationale, tout en se consacrant à des réalisations destinées à la télévision dont "Huit heures ne font pas un jour" (Acht Stunden sind kein Tag,1972) et "Berlin Alexanderplatz" (1980) sont certainement les plus marquantes.
Le premier film de la période, "Le Marchand des quatre saisons" (Der Händler der vier Jahreszeiten,1972), est encore formellement très théâtral. Il s'agit d'une chronique intimiste, qui montre le déclin d'un petit épicier, anéanti par la crise , dans un style sobre, ponctué de morceaux de bravoure nettement plus mélodramatiques. Avec "Les Larmes amères de Petra von Kant" (Die bitteren Tränen der Petra von Kant,1972), Fassbinder adapte fidèlement, mais dans un langage très cinématographique, une de ses pièces de théâtre. "Les Larmes amères de Petra von Kant" raconte l'histoire d'une dessinatrice de mode névrosée qui a une brève liaison homosexuelle et qui confie ses tourments, tour à tour, à sa mère, sa sœur et sa meilleure amie. A la fin, ceux qui comptent le plus dans sa vie l'abandonnent et elle se retrouve seule, en plein désarroi. En 1972, lors de sa diffusion à la télévision ouest-allemande, "Gibier de passage" (Wildwechsel) réalisé par Fassbinder fut violemment critiqué par les spectateurs, choqués de voir un gros plan de pénis. La critique fut, elle aussi, unanime à dénoncer l'agressivité chez Fassbinder, en particulier à l'égard des parents. En effet, sous la pression venue de ces différents horizons, les scènes invoquées, qualifiées de pornographique, furent coupées à la demande de la censure.
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"Tous les autres s'appellent Ali" (Angst essen Seele auf,1974), autre succès public de Fassbinder, met en scène une veuve allemande d'un certain âge, femme de ménage de son état, et un jeune travailleur immigré marocain. Leur liaison puis le mariage son prétexte à un tableau réaliste de la société allemande contemporaine. "Effie Briest" (Fontane Effi Briest,1974), nouveau succès , est l'adaptation du célèbre roman de Theodor Fontane. Dans cette histoire de femme frustrée entraînée par une liaison fatale vers la déchéance, Fassbinder adopte un style plus sophistiqué, qui verse dans une certaine affectation esthétisante.
Avec "Le Droit du plus fort" (Faustrecht der Freiheit,1975), Fassbinder lance un pavé dans la mare et le scandale est au rendez-vous du sujet tabou : l'homosexualité. En dépit de son mariage avec l'actrice Ingrid Caven (1970), Fassbinder n'a jamais caché qu'il était homosexuel (dans l'épisode qu'il signera dans le film collectif "L'Allemagne en automne" (Deutschland in Herbst,1978), il parlera non sans courage avec un amant, qui, plus tard, se suicidera). Dans "Le Droit du plus fort", il interprète lui-même le rôle d'un fruste forain homosexuel. Un beau jour il gagne à la loterie, ce qui l'amène à côtoyer des milieux plus aisés. Il vit ainsi avec un élégant homme d'affaires, qui, une fois l'argent dépensé, le laisse tomber. Le film présente une certaine Allemagne à travers un milieu bien précis. Au grand dam de Fassbinder, son film fut assimilé à une production "gay" et son réalisateur à jamais considéré comme un marginal. A propos du film, Fassbinder soulignait : "J'ai montré deux êtres qui au fond ont des relations normales, qui peuvent ressembler à des relations hétérosexuelles et les homosexuels en Allemagne ont pourtant réagi de façon incroyablement hystérique, parce qu'ils veulent qu'on problématise leur situation ou qu'on la sublime..." A noter la présence de l'acteur Karl Heinz Bohm (lequel jouait plus jeune l'Empereur François-Joseph dans la trilogie des "Sissi" avec Romy Schneider).
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Ses nombreux succès semblent avoir en fait désorienté Fassbinder : nul doute qu'il s'est senti enfermé dans son personnage et toute son œuvre ressemble alors à une fuite en avant. "Maman Kuster s'en va au ciel" (Mutter Küsters fahrt zum Himmel,1975) reprend le thème du "Droit du plus fort" : une nouvelle fois la bourgeoisie y trahit le prolétariat. Le film montre sans détour l'exploitation d'une travailleuse par des militants politiques petits-bourgeois. Dès sa sortie, le film suscita de violents polémiques. Devant les critiques et protestations venues de la gauche, Fassbinder fut amené à revoir la fin de son film. En novembre 1985, il ajouta quelques scènes supplémentaires et introduisit un "happy end" ironique et illogique par rapport au reste du film : Maman Küsters y trouve le réconfort auprès d'un veilleur de nuit aussi seul qu'elle. Par contre, "Roulette chinoise" (Chinesisches Roulette,1976), "Le Rôti de Satan" (Satansbraten,1976) et plus encore "Despair" (1978) font montre d'un esthétisme forcené qui tourne à vide. "Roulette chinoise" est un mélodrame familial, non dénué d'humour toutefois, sur la sécheresse des sentiments de ceux qui vivent dans l'opulence. "Despair", en dépit de la subtile interprétation de Dirk Bogarde, qui joue le rôle d'un directeur d'usine sombrant lentement dans la folie, souffre du manque d'assurance de Fassbinder, sans doute mal à l'aise sur un plateau où l'on tournait en anglais. Une sophistication excessive envahit le film alourdissant la pesante - et déjà très littéraire - adaptation du roman de Vladimir Nabokov par Tom Stoppard.
En 1977, sort sur les écrans "La Femme du chef de gare" (Bolwieser), lequel est également un film ou le fascisme est sous-jacent; ainsi l'un des moments forts est "l'image du petit-bourgeois immature Bolwieser derrière laquelle se dessine la silhouette de l'opprimé grâce auquel le régime nazi parviendra à se constituer. Dans "L'Année des treize lunes" (In einem Jahr mit 13 Monden,1978), Fassbinder s'attaque à un étrange et difficile sujet : la lente agonie d'un transsexuel partagé entre son "amant", son ex-femme et sa fille, une adolescente un peu demeurée. Pour ce film, le réalisateur travailla dans des conditions spéciales : Il dictait tout d'abord le scénario sur bande magnétique puis le retranscrivait; à ce stade, il n'y avait pas de dialogues et donc aucune possibilité de se préparer chaque jour au tournage du lendemain... mais l'histoire offrait cependant de grandes possibilités d'identification au personnage. "Le Mariage de Maria Braun" (Die Ehe der Maria Braun,1979) permet à Fassbinder de brosser un tableau critique de quarante ans d'histoire allemande à travers le destin d'un personnage symbolique; après s'être prostituée pendant la guerre Maria Braun devient une femme d'affaire redoutable. Ce film obtient plusieurs prix au Festival de Berlin 1979, et fait enfin connaître Fassbinder au grand public français. Quant à "Lili Marleen" (1981) tiré du roman de Labe Andersen, formellement fascinant, il donne à Hanna Schygulla l'occasion d'interpréter, pour des raisons souvent obscures, une vingtaine de fois la célèbre rengaine, symbole d'un lourd passé.
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"Le Secret de Veronika Voss" (Die Sehnsucht der Veronika Voss,1982), film émouvant que cet avant-dernier film de Rainer Werner Fassbinder, retrouvé mort, probablement victime d'une overdose de cocaïne, le 10 juin 1982, aujourd'hui on attribue son décès à une rupture d'anévrisme à seulement 37 ans. "Le Secret de Veronika Voss" a obtenu l'Ours d'or du 32e Festival de Berlin, c'est aussi un film sur la drogue dans la R.F.A. des années 50 : "Il y a eu aussi à cette époque, indique Fassbinder, une importante montée de la drogue mais contrairement à aujourd'hui, peu de personnes pouvaient s'en payer. Alors cela touchait plutôt le milieu artistique, des artistes stressés et cette couche de société à toujours beaucoup intéressé les metteurs en scène".
Prévu initialement pour le 35e Festival de Cannes, "Querelle" (Querell,1982) ne fut prêt que pour la "Mostra" de Venise, Rainer Werner Fassbinder terminant le montage quelques jours avant sa mort. Tourné dans une vision volontairement non-réaliste, "Querelle" est tiré du livre de Jean Genet. "De par la contradiction - soulignait Fassbinder - qui existe entre l'intrigue objective et les fantasmes subjectifs qui y sont dépeints, "Querelle de Brest" me paraît être le roman le plus foncièrement extrémiste de toute la littérature mondiale (...) il y a la façon dont Genet raconte cette histoire, son imagination débordante, qui donnent vie à un monde qui nous paraît tout d'abord étranger, un monde qui ne semble exister qu'en fonction de ses propres lois, et qui trouve sa source dans une mythologie tout à fait extraordinaire." A noter la prestation des comédiens Brad Davis, Franco Nero, Jeanne Moreau et Laurent Malet.
*Affiches-ciné * Cinetom
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