JEAN SERVAIS      1910 - 1976 

          Acteur Français

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Lorsque Jean Servais, blessé par la soixantaine, se regardait au miroir, entrevoyait-il le visage de sa triomphante vingtième année ? La noble architecture de la tête, la bouche entre bouderie et sourire, le rêve enfoui dans les yeux clairs. Les prestiges de sa voix sombre, sa démarche d'une nonchalance hardie, son élégance naturelle avaient imprimé son image de marque.

Le jeune Anversois définissait un nouveau romantisme, celui de l'après-guerre, plus haletant que frénétique. Il s'en accommodait et jouait avec. Mais sa nature l'éloignait des apprêts et des conventions. Il composait le Chopin, tel que le montrait "La Chanson de l'adieu" (1934) de Geza von Bolvary; il éffleurait le Marius des "Misérables" (1932) de Raymond Bernard d'un doigt de fougue, d'un soupçon d'impertinence, d'un trait de tendresse fondante.

S'il était né vingt-cinq ans plus tôt, remarque une admiratrice, à l'époque où les artistes se groupaient autrement qu'en syndicats et administrations, il eût certainement  été l'âme et le centre d'un groupement d'artistes tant soit peu futuristes, tant soit peu surréalistes, tant soit peu anarchistes !"

En 1931, il appartient à la troupe du Marais. Venue de Bruxelles, elle obtient la faveur de Paris enthousiasmé par les représentations du "Mal de la jeunesse" de Ferdinand Brückner. Raymond Rouleau, Lucienne Le Marchand, Madeleine Ozeray, Jean Servais prennent leur essor. Le halo du romanesque nimbe aussitôt celui-ci. Jack Forrester lui ouvre les portes des studios et lui confie dans "Criminel' (1932) le rôle toujours payant du garçon sympathique, victime d'une erreur judiciaire. Le réalisateur peut se louer de son choix : la critique approuve et le public applaudit : "M. Jean Servais est un jeune premier tout à fait remarquable. Il a de l'émotion, de la sobriété, de l'expression."

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Jean Servais comédien belge est né le 24 septembre 1910 à Anvers. Sorti du Conservatoire de Bruxelles, il est remarqué par Raymond Rouleau qui l'engage dans sa troupe du Théâtre du Marais. (comme indiqué ci-dessus). On aiguille maladroitement sa jeunesse un peu grave vers de charmants coquebins, amants trop frêles de dames épanouies et dramatiques. Pourtant l'année 1934 lui est bénéfique. Au-delà des greluchons qu'on lui impose dans "Amok" (1934) de Fédor Ozep ou dans "Dernière heure" (1934) de Jean-Bernard Derosne, il trouve sa place dans la riche cohorte des "Misérables", coiffe la casquette pour se promener au bord de la Marne en jouant les mauvaises-têtes-bon-coeur "Jeunesse" (1934) de Georges Lacombe. Après quoi, requis par Pagnol, il vagabonde du côté de Baumugnes. Albin, paysan provençal, fruste et doux, aime en secret "Angèle" (1934), fille perdue et devient son rédempteur. Beau palmarès aussitôt discuté. 

Jean Servais redoute l'excès et ce romantisme dont on le loue favorise l'outrance. Il va dorénavant et systématiquement - gommer l'émotion et appuyer sur la sobriété. Il freine sans avertir. Jean Vidal, perplexe le met en garde : "...Dans le désir louable de s'écarter du jeu théâtral, il tombe d'un excès dans l'autre : il se contient et joue avec une platitude volontaire qui n'est pas le véritable naturel." Servais persiste. Interprète, en fin de compte, de près de quatre-vingt films, il ne se départira jamais d'une retenue qu'on appellera sécheresse, d'un jeu en retrait baptisé détachement. On lui reprochera de s'ennuyer et, par conséquent, d'ennuyer. Les spectateurs démangés par le prurit de la critique se livrent sur son compte à une vigoureuse partie de ping-pong provoquée par le film de Pagnol : "...Il aurait pu donner un peu plus de vie à son personnage, faire un peu plus de gestes, ne pas réciter son rôle d'une voix aussi monotone, en un mot ne pas être aussi benêt." "...Le fin visage et la distinction de Jean Servais n'étaient peut-être pas très indiqués pour un paysan de Baumugnes. Mais il a su trouver des accents de sincérité qui émeuvent profondément.

Donc de la personnalité, alliée à une profonde intelligence du texte. Par malheur l'une et l'autre fonctionnent le plus souvent à vide. Les noms de ses metteurs en scène font frémir. Le Séverac sévit et l'Yvan Noé pullule. On se heurte dans des coins à du Michel Bernheim et, dans des recoins, à du Félix Gandera. Si Jean Servais grimpe sur le radeau de L'Herbier, c'est l'affolante aventure de "Terre de feu"(1938), s'il frête le canot Kirsanoff, il s'englue dans la bouillie de "Quartier sans soleil" (1939). Il réussit sa meilleure évasion grâce à son camarade Raymond Rouleau. Dans de beaux paysages méridionaux, "Rose" (1936) conte avec une gentillesse douce-amère une petite aventure commerciale et sentimentale : la rivalité entre deux services d'autocars corsée d'amours estivales. Il retrouve ensuite la nature et célèbre les joies du camping et la beauté des Landes dans "La Vie est magnifique" (1938) de Maurice Cloche, gâtée par un ton volontiers larmoyant.

Les quatre années d'Occupation sont mornes. Brisé sur un lit d'hôpital, il tire la morale maréchaliste de "Patricia" (1942) de Paul Mesnier en adjurant sa petite amie d'enfance de retourner traire les vaches et cultiver les navets. Dans "Mahlia la métisse" (1942) de Walter Kapps, ses parents contrarient ses sentiments et hâtent son trépas. "Tornavara" (1943) de Jean Dréville ressuscite les affres de l'adultère bourgeois par quarante degrés au-dessous de zéro. Aristocrate fin de race et alcoolique distingué. Jean Servais entrevoit enfin dans "La Vie de plaisir" (1943) d'Albert Valentin, la farandole des tarés, des vidés, des ratés et des ravagés qui, au tournant, attend de  le happer.

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C'est alors qu'au miroir, un beau matin, il compte ses rides, examine ses pattes d'oie, palpe les poches des yeux, se voit grisonner et, par dessus l'épaule, regarde l'adolescent qui s'éloigne à jamais. Tout bascule et sa carrière conduite jusqu' alors de façon suicidaire, bifurque. Jean Servais mise dès lors et savamment sur ce délabrement pathétique, sur cette lassitude provoquée par on ne sais quel excès sur une impassibilité inquiète qu'effleurent de troubles désirs. Et le pensionnaire mystérieux attiré par la peau fraîche des jeunes garçons "Une Si jolie petite plage" (1948) d'Yves Allégret est aussi fascinant que le couturier de "Rue de l'estrapade" (1952) de Jacques Becker. Dans "Les Héros sont fatigués" (1955) d'Yves Ciampi, il est le plus éreinté des anti-héros et Bunuel va exploiter à fond son sadisme latent dans "La fièvre monte à El Pao" (1959). Il se complaît dans ces truands en pré-retraite qui ont rangé leur pistolet sous les draps de l'armoire. Il émeut ainsi sans emphase lors " Du rififi chez les hommes" (1955) de Jules Dassin, récidive dans "Le Couteau sous la gorge" (1955) de Jacques Séverac, rempile dans "Quand la femme s'en mêle" (1957) de Yves Allégret. Ce qui ne l'empêche pas. Ce qui ne l'empêche pas de typer le mari gourmé et soupçonneux de Michèle Morgan dans la courte aventure du "Château de verre" (1950) de René Clément.

Incorporé à la compagnie Renaud-Barrault, il y joue brillamment les grands premiers rôles, tandis qu'à l'écran il s'adapte avec la même nonchalante aisance à des comparses dont l'amitié s'effraie des ravages de la passion "La Danse de la mort" (1946) de Marcel Cravenne; "Mademoiselle de la Ferté" (1949) de Roger Dallier; "Thomas l'imposteur" (1965) de Georges Franju. Il apporte tout le ruissellement de bonté -théâtral, mais le film l'est tout entier - au prêtre frémissant de "Celui qui doit mourir" (1956) de Jules Dassin.

Sa voix, grave comme le chant du bronze, chaude comme le velours, d'une savante musicalité, pare d'un chatoiement intense des rôles qui n'en demandaient pas tant. Et, si "Le Plaisir" (1951) est un chef-d'oeuvre, Jean Servais y a sa part. Max Ophuls savait que dans le dernier volet, la voix unique allait se mêler au vent, aux nuages et à l'océan -et poursuivre l'amant accablé qui pousse une voiture d'infirme son erreur de jeunesse. Vieilles querelles, vieux suicide. Je ne pense pas qu'on puisse sans un léger frisson entendre Jean Servais nuancer la conclusion du drame : "Mais, mon ami, le bonheur n'est pas gai...", en suspendant son souffle comme on coupe un fil, en laissant traîner tout le relent des amours mortes et la plainte des vagues et la désolation des jours. Jean Servais, grand acteur, était aussi un artiste. Jean Servais est mort d'un arrêt cardiaque le 17 février 1976, à Paris, à l'âge de 65 ans et repose dans le cimetière de Passy (Paris). 

Extraits de Noir & Blanc - Editions Flammarion - Raymond Chirat & Olivier Barrot

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