ELVIRE POPESCO                     1894  - 1995

          Comédienne Française d'origine Roumaine

 

 

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L'abbé Mugnier qui voyait mal mais entendait bien relève dans son journal en date du 13 juillet 1914 : "Marie Murat me disait qu'à Paris on fête les étrangères qui passent mais qu'on n'aime pas les intruses, les étrangères qui demeurent..." Remarque mondaine que Popesco pulvérise. Soixante années de griserie n'ont pu consumer l'admiration affectueuse et amusée vouée à la cousine de Varsovie, qui arrivait de Bucarest : "La Rrroumanie, la Rrroumanie très chèrr..." Un rire de gorge, des mots qui s'entrechoquent, rebondissent, s'éparpillent, Elvire surgit. Dépourvue de tout mystère mais captivante, hautaine et fantasque : l'enchanteresse. Cette Circé se souvient à peine d'avoir joué autrefois dans un des rares films de sa patrie, au titre suranné : "La petite tzigane de la chambre à coucher". C'était en 1922. L'an d'après le public français l'aperçoit. Elle donne au théâtre de l'Oeuvre, quelques représentations. Avisé, Louis Verneuil, tout crépitant d'idées de comédies, jette son dévolu. Cette étrangère charmante et charmeuse aiguise sa verve. Il s'engage à lui bâtir sur mesure des rôles interchangeables assaisonnés d'accent slave. Des Grecques, des Polonaises, des Russes se profilent, prêtes à ruer dans les brancards de la convention. A partir de canevas ingénieux, l'interprète se charge d'allumer un peu partout ses feux de joie. Elvire Popesco est née le 10 mai 1894 à Bucarest en Roumanie

L'heure est euphorique. Les salles bourdonnent de plaisir. A travers l'amour qu'il porte à sa vedette, Verneuil perçoit d'avance les bravos qui vont scander son répertoire. Il annexe Elvire, fort galamment et lui tourne le madrigal à l'instar de Sacha célébrant Yvonne : "Trois coup. Puis tu parais. Stupeur. C'est incroyable !... Elle n'est pas française,et, portant, c'est exquis ! Puis on crie : "Étonnante...unique...incomparable..." Trois actes. Minuit sonne. Et Paris est conquis. Car le jour et le soir nos mots étaient les mêmes... Tu dormais dans mes bras...j'embrassais tes genoux...Et quand sur le plateau je te disais "Je t'aime" Il me semblait encore que nous étions chez nous ! ". 

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La petite cousine de Varsovie qui se sacrifie à son corps défendant pour le bonheur des ménages plaît infiniment. Verneuil n'a plus qu'à calquer d'autres silhouettes sur ce patron. Il gagne à chaque fois la partie. Son théâtre de pantins est dynamité par cette jolie femme. Tout en tourbillons, elle moque le gendarme et séduit le commissaire. Son effervescence, sa gaieté, ses colères imprévues, ses gaffes ingénues rafraîchissent les clichés, dissimulent les ficelles. Popesco franchit les lisières, bondit du sentiment dans la bouffonnerie, dose avec dextérité la nostalgie slave et l'adultère parisien. Recettes infaillibles. Jacques Deval va lui offrir dans quelques temps les quatre actes de "Tovaritch". Grande duchesse déchue, Elvrire-Tatiana devient femme de chambre chez un opulent bourgeois, séduit toute la famille et triomphe du représentant des Soviets. Rôle à facettes, démonstration confondante de l'art de l'actrice. Attaquant une réplique dans les larmes, Popesco l'achève dans l'allégresse. Phénomène constant qui fait avaler toutes les pilules : "Il suffit qu'elle paraisse sur la scène, qu'elle parle ou qu'elle se taise, ce qui lui arrive d'ailleurs rarement, bref qu'elle vive sous nos yeux pour que nous demandions pas plus, et que nous n'en demandions pas plus, et que nous fassions à l'auteur le plus large crédit".

Une vingtaine d'années plus tard, Paul Guth s'enthousiasme pour les mêmes raisons : "Elle procède toujours par éruptions qui crèvent les planches et par déplacements d'air tonitruants, mais elle capable de tout. Dans "Nina", en deux mots, elle passe de son numéro traditionnel au silence pathétique. On mesure qu'elle est une machine de théâtre complète et pas seulement une catapulte."

Au cinéma, l'originalité de son talent dû à son accent la contraint d'attendre l'essor du parlant. Gaston Ravel a l'étrange idée, en 1930, d'exhumer en son honneur une pièce un peu rancie d'Alexandre Dumas fils : "L'étrangère". Mi-souriante, mi-émue, Elvire moralise au fil des scènes et bénéficie d'un préjugé favorable. Elle retrouve "Ma cousine de Varsovie" par l'intermédiaire de l'Italien Genina. Le charme opère : Elle va, vient, rit, s'amuse, s'émeut avec bonne grâce, et personne ne la rendra responsable de l'état général d'un film où l'auteur n'a guère voulu d'effets nettement cinématographiques." Cependant le cinéma a beau lui prodiguer ses grâces, Elvire Popesco, malgré sa souriante autorité, son amabilité, son sens du pittoresque, s'y ennuie un peu, s'y étiole aussi. De temps en temps, elle se dédouble par l'artifice de certains scénarios. Afin d'assurer la réussite d'un institut de beauté, la petite amie de René Lefèvre s'amuse à incarner sa mère, ravissante dame à peine effleurée par l'âge "Sa meilleure cliente" (1932) de Pierre Colombier. Une vedette de cinéma désagréable multiplie les incartades. Son metteur en scène lui substitue un sosie déniché dans un atelier de couture "Dora Nelson" (1935) de René Guissart. Sinon les studios la cantonnent et la calfeutrent dans les banalités boulevardières.

Elle se heurte sans arrêt à ces dames de belle prestance, roucoulants et oxygénées, maquillées, parfumées, ondulées, hygiéniques et comestibles. Sans doute lui manque-t'il pour que l'étincelle jaillisse, l'accord exquis avec le public. La complicité de ses partenaires la console. Elle échange avec Jules Berry les balles sérrées d'un tennis percutant "Le Club des Aristocrates" (1937) de Pierre Colombier, "Eusèbe député" (1938) de André Berthomieu, "Derrière la façade" (1939) de Yves Mirande, "L'Héritier des Montdésir" (1939) d'Albert Valentin - sans omettre "L'Habit vert" (1937) de Roger Richebé. Ce classique du cinéma de boulevard. Elle retrouve avec le même évident plaisir le cher André Lefaur. Les vieux vaudevilles prennent du coup des allures primesautières "La Présidente" (1938) réalisé par Fernand Rivers .Le dialogue de Bernard Zimmer exprime toute son acidité "Le Veau gras" (1939) de Serge de Poligny. Les lourdeurs de certaines farces se diluent dans la bonne humeur "La Maison d'en face" (1936) de Christian-Jaque et le triomphe des comédies satiriques de Flers et Caillavet est consacré. Pierre Colombier filme "Le Roi" en 1936, vient ensuite "L'Habit vert", enfin "Le Bois sacré" réalisé en 1939 par Léon Mathot. Successivement Elvire incarne une capiteuse actrice prête à rappeler de doux instants au monarque en goguette, puis la duchesse de Maulevrier, grande dame au coeur tendre qui chavire en improvisant au piano, enfin une femme de lettres à l'ambiance tenace, ivre d'honneurs et de distinctions. 

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C'est sa belle période. En deux ans, elle illumine onze films. La voici soupçonnée d'adultère par la banquier Saturnin Fabre qui lance à ses trousses un couple de détectives "Tricoche et Cacolet" (1938) de Pierre Colombier. Souveraine balkanique, elle prodigue ses soupirs enamourés à Jouvet, précepteur de l'héritier du trône "Education de prince" (1938) de Alexandre Esway. Princesse alanguie, elle découvre les frasques de son vilain petit gigolo "Le Veau gras". De cette production haletante qui mêle les devergondées provinciales "Mon Curé chez les riches" (1938) de Jean Boyer aux aventurières "L'Héritier des Montdésir", on doit extraire sa composition dans "Paradis perdu" de Abel Gance en 1939 qui inspire ces lignes à la critique : "Elvire Popesco capricieuse, fantasque, enjôleuse et captivante à son ordinaire, nous force à l'admiration devant une face peu connue de son talent : l'émotion et la sensibilité."

Sacha Guitry lui confie le fil conducteur qui dévide les sketches de "Ils étaient neuf célibataires" (1939). Irritable et pétulante, le jarret vif, et le verbe haut, elle file comme un boulet. Survoltée, hors d'haleine, elle ne peut que tomber en fin de bobines dans les bras de son persécuteur. Perverse à ravir, elle joue si bien la comédie qu'elle provoque les applaudissements de son protecteur en titre, berné jusqu'au cou.

Elvire ou la joie de vivre. Cette scène finale compose le bouquet du divertissement. L'Occupation s'installe, qui douche la faconde et noie soleils et chandelles romaines. Films gris des années noires. Elle s'impatiente avec Paul Mesnier "Le Valet-maître" (1941); "Fou d'amour" (1943), s'agite à vide sur les recommandations de Jean de Limur"L'Age d'or", s'ennuie avec Richard Pottier "Mademoiselle Swing" (1942), s'énerve  avec Jean Boyer "Frederica" et "Le Voile bleu" (1932) de Jean Stelli ne l'inspire guère puisque comme beaucoup d'autres, elle se borne à camper l'un des faire-valoir de Gaby Morlay.

L'époque n'est pas gaie. Les personnages qu'on lui réserve et qui se réfèrent aux années heureuses n'amusent plus et accusent, en même temps que leur décrépitude, la lassitude de la généreuse actrice. Sage, elle quitte les écrans avant que son éclat soit terni. Elvire Popesco retrouve alors avec délices et pour toujours l'enivrement des soirs de générale et le plaisir de jouer des pièces solides que compose en son honneur André Roussin. A peine l'entrevoit-on encore en 1959 dans "Plein soleil" de René Clément, dans "Austerlitz" de Gance. Pétillements à peine perceptibles dans l'embrasement théâtral qui la dévore toute entière, à tout instant, pour toutes les besognes comme le rappelle Henri Jeanson : "La chère Elvire déplaçait les portants, remontait les toiles de fond, transportait les accessoires, puis se précipitait dans sa loge, se déshabillait, se rhabillait, se remaquillait, se recoiffait et, dans un état de rage indescriptible, pestant contre ces cochons de directeurs, faisait en scène une entrée dans le charme, offrant au public son plus exquis sourire, son élégance, cette gaieté communicative, cette joie rayonnante et inépuisable, cette part de bonheur qui font qu'Elvire Popesco est quelqu'un d'invivable, avec qui il fait bon vivre." La conclusion, la voici : "On ne brûle bien les planches que lorsqu'on a le feu sacré."

La dernière fois que j'ai entendu parler d'Elvire Popesco à la télévision française c'est à l'époque ou Jean-Pierre Foucault présenté "Sacré Soirée" de Gérard Louvin et que l'animateur avait salué la comédienne qui était encore vivante et qui d'après ses dires, continuer à regarder son émission de divertissement. Elle restera l'une des reines du théâtre de boulevard durant les années 1960-1970. A l'âge de quatre-vingt-quatre ans, Elvire Popesco reprend  son rôle de La Mamma qu’André Roussin lui avait écrit en 1957. Elvire Popesco meurt le 11 décembre 1993 à l'âge de 99 ans et inhumée au cimetière du Père-Lachaise à Paris.

 

 

Extraits de Noir&Blanc de Olivier Barrot et Raymond Chirat Editions Flammarion

 

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Ils étaient neuf célibataires - Sacha Guitry

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